Compte-rendu des Festins poétiques 5

Invités d’honneur : 3000 femmes poètes du Maharashtra et Bernard Bel
Animatrice : Andréine Bel
Nombre de participants : 12

Cette cinquième édition des Festins poétiques a invité 3000 femmes « illettrées » et poètes du Maharashtra en Inde, à travers les documents audio et vidéo présentés par Bernard Bel.

1 – LA RENCONTRE

Conventions de transcription :

– Les * indiquent le nombre de fois qu’un poème a été lu à voix haute.
– Sont transcrits les poèmes qui ont au moins 1 *.
– Les poèmes élus ont au moins deux **.
– Pour les poèmes longs, la partie lue par les participants apparaît en gras.
– Je garde ici l’ordre chronologique de lecture des poèmes.

Nous avons élu 4 poèmes parmi les 17 lus à voix haute et les 24 contemplés.

**
Le nénuphar m’a dit :
qu’est-ce la douceur ?

Andréine Bel

*
La fatigue passée, poursuis ta route,
arrosant dans les jardins de tes gouttes d’eau nouvelles
les boutons en grappes des jasmins sur les bords de la Vananadi,
répendant un instant ton ombre familière sur le visage des cueilleuses de fleurs
qui froissent et fanent à essuyer la sueur de leurs joues, les lotus de leurs oreilles.

Kalidasa, poète indien (2e siècle av. J.C.), Le nuage messager.

******
Il se peut qu’il neige
avant la fin de la phrase
et que recule
l’escargot d’un geste spontané

Sophie Quignard

**
Poudre de curcuma
Curry indien
Un ciel orangé se dessine
Sur la page blanche de mon assiète.

Nicole Postaï

*
Le vent souffle dans la ramure,
les éléphants vont de branche en branche
sur les poteaux électriques.

Jack Revest

*
Je nuagécris le ciel
Je tire des mèches blanches de vapeur jusqu’à ce que mes tempes mon cuir chevelu battent à l’unisson comme s’ils mettaient plein gaz
vitesse et combustion allumage à ne jamais éteindre
pour que je survive toujours
montre-moi ta piste
je te dirai mon altitude
je sortirai pour toi mon train d’atterrissage secret

                             pour l’unité

Béatrice Machet

*
Il faut capturer l’instant précis avant qu’il s’échappe.

Jack Revest

*
Le goëland se moque de l’infini
Qui peut rapprocher, qui peut séparer
Les rives de l’infini ?

Bernard Bel

*
Femme nue, femme noire
Vétue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu’au cœur de l’Été et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée

Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.
Délices des jeux de l’Esprit, les reflets de l’or ronge ta peau qui se moire
À l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Eternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

Léopold Sédar Senghor, Chants d’ombre

*
Chaque matin de la semaine
c’est le même rituel du maquillage
sauf le dimanche
comme si ce jour-là
ses rêves montaient à la surface
et lui servaient de fond de teint

Daniel Birmbaum

*
Le puit

Dans cette terre poudrée l’étau enserre tes doigts
Et leur geste meurtri apaisera la soif
de l’amour de ta vie par l’humble rouge obole
Et ton sang Intouchable sera l’eau de la foi

Françoise Sayour

*
Aujourd’hui je n’ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.
Des oiseaux qui n’existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.
Ne rien faire
sauve parfois l’équilibre du monde,
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.

Roberto Juarroz, poésie verticale 13, édition bilingue, traduction Roger Munier, José Corti 1993, p. 120-121

*
Une pierre pour oreiller
j’accompagne
les nuages

Maryse Chadaix

*
 Il a été dit
dans le monde de l’ouest
que le sommeil était le petit frère de la mort.
Mais nos anciens savaient qu’il n’en était rien.
Le sommeil est plus vieux que la mort
et mourir est seulement
une sorte de sieste, un passage entre les rêves.

Auteur ?,  Oligawi

*
Les étoiles sont bercées par elles
Et des pensée de toutes nuances
Sont aspirées du fond de l’abîme
Et répandues sur les rivages de la vie

Rabindranath Tagore (1861 – 1941), poète bengali

*
Des éclats de voix
derrière les volets clos
dimanche d’été

Auteur ? Poète japonais

*
Mais tout poème n’est qu’un balbutiement
sous le balbutiement sans fin des étoiles

Roberto Juarroz, poésie verticale 3

*
L’amour est mort entre tes bras
Te souviens-tu de sa rencontre
Il est mort tu la referas
Il s’en revient à ta rencontre

Encore un printemps de passé
Je songe à ce qu’il eut de tendre
Adieu saison qui finissez
Vous nous reviendrez aussi tendre

Dans le crépuscule fané
Où plusieurs amours se bousculent
Ton souvenir gît enchaîné
Loin de nos ombres qui reculent

Ô mains qu’enchaîne la mémoire
Et brûlantes comme un bûcher
Où le dernier des phénix noire
Perfection vient se jucher

La chaîne s’use maille à maille
Ton souvenir riant de nous
S’enfuir l’entends-tu qui nous raille
Et je retombe à tes genoux

Tu n’as pas surpris mon secret
Déjà le cortège s’avance
Mais il nous reste le regret
De n’être pas de connivence

La rose flotte au fil de l’eau
Les masques ont passé par bandes
Il tremble en moi comme un grelot
Ce lourd secret que tu quémandes

Le soir tombe et dans le jardin
Elles racontent des histoires
À la nuit qui non sans dédain
Répand leurs chevelures noires

Petits enfants petits enfants
Vos ailes se sont envolées
Mais rose toi qui te défends
Perds tes odeurs inégalées

Car voici l’heure du larcin
De plumes de fleurs et de tresses
Cueillez le jet d’eau du bassin
Dont les roses sont les maîtresses

Tu descendais dans l’eau si claire
Je me noyais dans ton regard
Le soldat passe elle se penche
Se détourne et casse une branche

Tu flottes sur l’onde nocturne
La flamme est mon cœur renversé
Couleur de l’écaille du peigne
Que reflète l’eau qui te baigne

Ô ma jeunesse abandonnée
Comme une guirlande fanée
Voici que s’en vient la saison
Et des dédains et du soupçon

Le paysage est fait de toiles
Il coule un faux fleuve de sang
Et sous l’arbre fleuri d’étoiles
Un clown est l’unique passant

Un froid rayon poudroie et joue
Sur les décors et sur ta joue
Un coup de revolver un cri
Dans l’ombre un portrait a souri

La vitre du cadre est brisée
Un air qu’on ne peut définir
Hésite entre son et pensée
Entre avenir et souvenir

Ô ma jeunesse abandonnée
Comme une guirlande fanée
Voici que s’en vient la saison
Des regrets et de la raison

Guillaume Apollinaire

2 – LE PARTAGE

Présentation de Bernard Bel, par A. Bel

Un ingénieur du CNRS vivant en Inde plus de quinze ans, cela donne un goût certain pour la musicologie, la linguistique et l’archivage…

Intervention

Les chants de la mouture ont été collectés par Guy Poitevin et son épouse Hema, enregistrés et archivés par Bernard de manière à les rendre accessibles à tous : chercheurs scientifiques, étudiants et simples citoyens désireux de connaître ce patrimoine en train de disparaître dans sa forme originelle puisque les moulins électriques ont remplacé les meules de pierre même dans le plus reculé des villages indiens.

Ces paysannes illettrées composent et se transmettent des ovi.

Voir la transcription de l’intervention

3 – LA DEGUSTATION

Mangues, papayes et noix de coco comme rafraichissement, tartes salées, sucrées et bonne humeur au menu…

QUELQUES POINTS

 Ce festin marque le début d’une nouvelle phase des festins où nous entrons explicitement dans la facture même des poèmes.

Penser à amener un poème de soi et aussi d’un poète que l’on apprécie particulièrement.

Les festins partent en vacances trois mois et reprendront samedi 16 septembre 2017 avec Michel Deshays comme invité d’honneur.

3000 femmes poètes du Maharashtra

(Voir le compte-rendu du Festin poétique n°5)

La superficie du Maharashtra est environ la moitié de celle de la France, et sa population le double. L’ouest montagneux est fortement arrosé par la mousson tandis que le centre est bien plus aride. Une particularité de cet État de l’Inde est son homogénéité linguistique. Le marathi est la langue commune à toute la population rurale, ce qui a permis au projet “Grindmill songs” de couvrir une vaste étendue.

La pratique de la mouture manuelle du grain a aujourd’hui quasiment disparu en raison de la mécanisation. Pendant une trentaine d’années, jusqu’en 2004, un groupe d’animateurs sociaux ont collecté auprès de 3310 femmes les textes de presque 110 000 « chants de la mouture » dans 1124 villages.

S’agit-il de chants ou de poèmes ? J’utilise les deux mots, tout en sachant que les femmes les désignent par le terme « ovī  » qui sera explicité plus loin.

Parmi les 110 000 chants/poèmes, 4600 ont été enregistrés et plus de 40 000 traduits en anglais ou en français.

Les acteurs du projet

Le Collectif des Pauvres de la Montagne (GDS) a été fondé dans les années 1970 à l’ouest du Maharashtra. C’est un groupe informel de citoyens assurant collectivement la responsabilité du développement de leur village. GDS a été longtemps porté par VCDA, une ONG dirigée par Hema Rairkar et Guy Poitevin.

Le projet “Grindmill songs” a bénéficié de soutiens de l’UNESCO et de la Fondation Leopold Mayer pour le Progrès de l’Homme (FPH).

Quand j’ai rejoint l’équipe en 1995, la base de données de chants de la mouture était constituée de dizaines de milliers de fiches soigneusement répertoriées. La saisie informatique avait commencé. Nous faisions face à de sérieuses difficultés de transcription de données orales et de codage en alphabet Devanagari. J’ai restructuré les textes et les descriptions dans une base de données relationnelle et nous avons recueilli une centaine d’heures d’enregistrements sonores sur support numérique (cassettes DAT, voir la liste).

La collection des textes a été complétée par un travail approfondi d’analyse et de classification. Rajani Khaladkar gérait la base de données avec Hema Rairkar. Asha Ogale en est la traductrice attitrée. (Voir la présentation de l’équipe.)

Guy Poitevin a beaucoup contribué au travail théorique. Depuis un an, le projet bénéficie du soutien logistique et financier de People’s Archive of Rural India (PARI). Je suis chargé de la partie technique : l’édition des nouvelles traductions et la mise en ligne du corpus (voir site).

Un peu de terrain…

Nous allons nous rendre dans le village de Bhambarde, au canton de Mulshi à l’ouest du Maharashtra, en octobre 1995. Voir les 3 premières minutes de cette vidéo :

Quelle est la langue des chanteuses ? Il n’y a aucune honte à n’y rien comprendre, car même un auditeur indien aurait de la difficulté à suivre ! Il s’agit en fait d’une variante rurale du marathi que les femmes (pour la plupart illettrées à cette époque) ont cultivée comme une langue codée…

Voici la traduction des trois chants/poèmes entendus au début de la vidéo :

Une interprétation possible est la suivante :

  1. La jeune femme se désigne elle-même comme une « gardienne de vaches ». Elle est épuisée de travail chez sa belle-famille.
  2. La tendresse de la mère est comparée à la verdure de la forêt.
  3. Mon frère va devenir « quelqu’un ». Il reviendra avec de beaux habits et je le reconnaîtrai de loin.

Les thèmes sont intéressants mais la saveur poétique est loin d’être restituée par ces traductions. (Protestations dans la salle : « On peut faire mieux ! ») Ces traductions en langues européennes sont toutefois indispensables pour accéder au détail du texte d’origine, que je vais tenter de présenter dans quelques exemples.

Le vocabulaire et les thèmes

Je me suis livré à une analyse lexicométrique sur les 110 000 textes en marathi pour mettre en exergue les mots les plus utilisés, puis j’ai classé les 3623 thèmes de leur classification par leur fréquence d’apparition dans les chants. Voici le tableau qui en est résulté :

On trouve 83000 mots différents dans l’analyse lexicométrique. En tenant compte des synonymes le lexique doit approcher les 40000 mots. Ce qui suggère que les poèmes ont recours à un vocabulaire très riche. Il ne s’agit pas de simples « chants de travail ». (Il en existe par ailleurs.)

Une des expressions les plus entendues est : “Sāṅgatē bāī tulā!”, « Je te dis, femme ! » L’anonymat de cette formule énonciatrice — aucun chant n’est jamais attribué à qui que ce soit — ne rend que plus personnelle l’énonciation, car elle est celle d’un soi collectif de femmes : ce Je est riche de la personnalité de toutes.

Si l’on entend 4257 chants consacrés au travail, seulement 167 mentionnent sa pénibilité.

Les liens familiaux

Ils tiennent une place centrale dans le corpus des chants de la mouture. Ce n’est guère surprenant car, en Inde comme dans de nombreuses sociétés traditionnelles, les rapports interindividuels sont codifiés selon le modèle des liens familiaux. « Mon frère », « ma fille », « ma tante »… sont couramment utilisés quand on s’adresse à une personne extérieure à la famille.

Le premier poème exprime la tendresse envers le jeune frère. Remarquer le mot pāīsīkala qui signifie « bicyclette », une transcription phonétique de bicycle en anglais…

La relation familiale devient parfois problématique, et cette complexité est exposée dans de nombreux chants. Une situation typique est celle de « la fille de mon frère va épouser mon fils ». Le souci de la chanteuse n’est pas celui de la consanguinité mais l’ambiguïté du statut de cette jeune femme qui sera à la fois sa nièce (objet de tendresse) et sa belle-fille (objet de soumission).

Dans le poème suivant la chanteuse précise : « Nous allons toutes deux demander un sari et un corsage. » Une manière, peut-être, de se rallier à une identité féminine dépassant tout clivage…

La cosmologie et les saisons

En Inde rurale, les saisons et la configuration du ciel nocturne tiennent une place importante. Nous allons la découvrir dans un poème.

La maison lunaire Rohini, apparaissant avant Mriga, est annonciatrice de pluies avant la mousson. Rohini est associée à la sœur, en général mariée plus tôt que son frère Mriga. Elle aura donc un enfant avant lui.

Le poème dit en substance :

La pluie tombe avant Mriga, de Rohini
Berceau en mouvement avant le frère, de la sœur

On peut admirer les correspondances sonores entre la première et la deuxième ligne du distique. Plutôt que de dire « la sœur a un bébé » elle dit « berceau en mouvement » parce que pāḷaṇā hālatō rime parfaitement avec pāūsa paḍatō qui signifie « il pleut »

Ces textes font penser à des pierres précieuses sculptées par les remous du fleuve de leur transmission. On ne s’étonne pas de retrouver les mêmes mots (jamais écrits) à des centaines de kilomètres de distance, voire une dizaine d’années d’intervalle. Ni qu’une femme se souvienne de ceux qu’elle nous a confiés à la visite précédente…

Toutefois, le chant ne reproduit pas exactement le texte qui a été dicté par les femmes. Il met en œuvre d’autres procédés poétiques que je présenterai plus loin. Écoutons l’enregistrement de Sakhale Jai :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

S’agit-il de chants composés ou improvisés ?

La réponse ne pas être catégorique. La plupart des textes sont transmis avec précision depuis des décennies, comme on peut le constater en les collectant dans des lieux éloignés. Mais il arrive aussi, bien que ce soit difficile à distinguer, que la chanteuse improvise ou modifie un poème au vu des circonstances. Pendant une séance d’enregistrement avec une linguiste française prénommée « Geneviève », les chanteuses l’ont saluée en associant son nom à celui de la poétesse Janabai :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paṅḍharpur

Le pèlerinage de Paṅḍharpur occupe une position centrale dans la vie des paysannes du Maharashtra. C’est probablement à l’occasion de ces pèlerinages populaires que les chants ont migré d’une région à l’autre.

Au cœur de la ville figure le temple de Viṭhṭhal (version marathi de Vithoba, un autre nom de Krishna) auquel les intouchables ont obtenu l’autorisation d’accéder à la suite du jeûne de Sane Guruji, un disciple de Gandhi.

C’est ici que les femmes poètes célèbrent la mémoire de Janabai, une femme de basse caste employée comme servante du poète Namdev (au 13e siècle). Promue et émancipée par son talent artistique, elle est devenue une des femmes poètes les plus célèbres de l’Inde. Un temple lui est consacré, décoré de fresques murales. Les images et les poèmes chantés racontent que Viṭhṭhal, ébloui par sa grâce, venait partager son travail de mouture du grain et allait jusqu’à lui donner un bain.

Janabai est donc une femme du peuple qui a séduit le dieu séducteur ! Au point qu’elle a conquis la précédence sur son épouse Rukhmini :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au commencement

Les femmes chantaient pendant la mouture du grain, avant le lever du soleil, tandis que les hommes dormaient encore. Il n’est pas surprenant que les visiteurs de villages du Maharashtra (et probablement d’autres États de l’Inde) n’aient pas eu connaissance de cette tradition de création et de transmission poétique. C’était le cas de citadins comme Hema Rairkar et Guy Poitevin, bien qu’ils fussent engagés depuis des décennies dans un travail de « conscientisation » d’animateurs sociaux issus de ces mêmes villages.

Hema m’a confié que tout a changé un jour où, pendant une réunion de femmes, quelqu’un a lancé la question : « Quel est le sens de l’existence ? » C’est alors que les femmes ont pris la parole en récitant des textes qui, de leur point de vue, répondaient à cette question. Hema et les animatrices ont pris note de ces textes et fièrement ramené à la maison une dizaine de « chants ». La fois suivante elles ont eu la surprise d’en collecter une centaine, et surtout découvert que toutes les animatrices de GDS en connaissaient… C’est ainsi que le projet a commencé pour aboutir à presque 110 000 poèmes à ce jour !

À la question du sens de l’existence, les femmes poètes répondaient en décrivant comment elles se voyaient après leur mort. On est très loin de l’imaginaire des Hindous de haute caste précoccupés par les conditions de leur réincarnation et le nécessaire détachement des biens terrestres. Les poèmes montrent au contraire que le sens de leur existence est inscrit dans les liens qu’elles entretiennent avec leur entourage, symbolisés dramatiquement par l’image du frère.

Le premier chant :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Autrement dit, pour ces femmes l’existence (et l’identité) se confondent avec la toile des relations personnelles.

Dimension sociale

L’Inde rurale est une société dans laquelle les rôles masculins et féminins sont fortement déterminés. La femme qui chante fait très souvent allusion à sa condition subalterne, son statut de servante dans la maison de la belle-famille avec qui elle peut s’exposer à de graves conflits, à commencer par les querelles entre époux :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le thème de la rivalité entre la femme âgée et une plus jeune qui entre dans la maison est abordé avec profondeur. Par exemple, un poème évoque la dignité d’une femme mûre — désignée comme une « feuille sèche » — qui oppose le rythme de sa marche à celui de la « feuille verte »…

Dimension politique

Les chants de la mouture sont les points d’entrée d’une réflexion collective des femmes sur leur condition subalterne. Les animatrices de GDS les ont donc intégrés à leur action militante. On les voit ici en train de chanter en reproduisant les gestes de la mouture dans une pièce de théâtre devant un arrêt de bus.

En se libérant du fatalisme — la croyance que toute destinée serait tracée à l’encre indélébile — les opprimés « entrent en politique »… Pour cela, il faut agir en groupe. Cette démarche coopérative d’émancipation, promue par le Collectif des Pauvres de la Montagne, n’est ni gandhienne ni marxiste. C’était celle du leader charismatique Bhimrao Ramji Ambedkar (1891-1956), issu de la communauté intouchable des Mahar et promu par de généreux donateurs qui lui ont ouvert l’accès à une formation académique de haut niveau. Il a obtenu un doctorat d’économie à la Columbia University aux États-Unis. Il a ensuite rejoint la London School of Economics pour devenir avocat.

Nommé ministre de la Justice au moment de l’indépendance de l’Inde, Bhīm Ambedkar portait, selon les mots de chanteuses Mahar, « des souliers rouges et des chaussettes ». À la pochette de son veston, un « stylo en or ». Il s’en est servi pour rédiger la Constitution de l’Inde mais il a aussi utilisé « un fusil en or avec une gâchette d’argent » pour « tuer Gandhi dans un éclat de rire »… Ambedkar et Gandhi avaient en effet des visions radicalement opposées de ce que serait la libération des intouchables en Inde. Exposé dans sa jeunesse aux stigmates de l’intouchabilité, Ambedkar luttait pour l’abolition du système de castes. Gandhi, par contre, issu d’une haute caste et soucieux de l’appui de Brahmanes progressistes dans son combat pour l’indépendance, voulait préserver le système des castes tout en délégitimisant l’intouchabilité, ce qui se limitait pour lui à permettre l’accès aux lieux de culte de toute personne quelle que soit son origine.

Les femmes Mahar chantent Ambedkar en construisant leur propre mémoire — celle de la communauté des dalit (« opprimés ») néobouddhistes — à travers une réappropriation, une sublimation, parfois jusqu’à la falsification de faits historiques marquants.

Lire à ce sujet le dernier ouvrage de Guy Poitevin :
Ambedkar ! Des intouchables chantent leur libérateur (Karthala, 2009)

Ramābāī, la première épouse d’Ambedkar, issue comme lui de la communauté Mahar, est un personnage emblématique de cette célébration. C’est elle qui lui a donné l’inspiration et la force de vaincre ses ennemis.

Une apparition de Ramābāī — femme de basse caste, elle se tient debout aux côtés de Bhīm (Ambedkar) — exerce un effet magnétique sur les spectatrices. Vite, préparer des galettes sucrées !

La charge émotionnelle de cet événement est rendue par la forme intonative du poème. Voir par exemple la complexité des mélismes de la dernière ligne :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ramābāī protège Ambedkar, par ses propres moyens, contre les forces conservatrices qui n’ont cessé de faire obstacle à ses propositions. Le combat de l’eau contre le feu…

L’image d’Ambedkar arrivant à Delhi au volant d’un « char de guerre » est une affirmation forte de son pouvoir et de sa légitimité. La preuve : son véhicule était décoré de miroirs !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ambedkar était, à l’inverse de Gandhi, le défenseur d’une laïcité à l’occidentale. Mais il est célébré comme un demi-dieu dans les grandes étapes d’une vie publique qui s’est paradoxalement achevée par sa conversion au bouddhisme. Il avait déclaré que les hors-castes devraient s’affranchir de l’hindouisme pour mettre fin à leur stigmatisation sociale. Toutefois, il avait pris conscience du désarroi que pourrait causer le renoncement à la religiosité qui imprègne les actes de la vie quotidienne en Inde. Certains poèmes chantés déplorent que Bhīmrāyā ait demandé aux femmes Mahar de ne plus se rendre à Paṅḍharpur…

Pour cette raison, Ambedkar s’est mis en quête pour sa communauté d’une nouvelle appartenance religieuse qui lui redonnerait le goût de la transcendance. Après une longue réflexion, il l’a trouvée dans le bouddhisme qui, dans sa version d’origine, réfutait strictement la notion de caste. Les Mahar sont ainsi appelés « néobouddhistes ».

Dans l’imaginaire des chanteuses, Bhīm est pour l’éternité l’allié du Bouddha (Gautama) comme le font apparaître des images de calendriers néobouddhistes.

Ramabai, la première épouse d’Ambedkar, est morte en 1935. Il s’est remarié en 1948 avec une Brahmane, Dr. Sharada Kabir (rebaptisée Savita) qui était son médecin traitant. Cet épisode a été entièrement réécrit au goût des paysannes de la communauté Mahar. Elles racontent qu’il a « pris une co-épouse » sous l’influence malicieuse de cette Bāmaṇ. Elles iront jusqu’à accuser Savita d’avoir empoisonné son mari, décédé peu après leur conversion au bouddhisme en 1956. Savita Ambedkar a vécu jusqu’à l’âge de 93 ans en 2003.

Dans la représentation des chants et images construisant la légende d’Ambedkar, il est décrit en route vers la demeure de Bouddha, aux côtés de Ramabai, sur un charriot en or poussé par Ghaje Maharaj, un réformateur social du 20e siècle. Le Roi d’Amérique en personne est venu honorer sa mémoire, avec un geste qui évoque celui d’une mère dont l’enfant vient de mourir.

La mélodie

Si les poèmes des paysannes du Maharashtra sont des chants, comment caractériser leurs mélodies ? J’aborde ce sujet avec un exemple singulier, car il s’agit d’un chant interprété par le seul homme que nous ayons eu le loisir d’enregistrer. Dighe Baban, célibataire avec une grande chevelure, mout le grain et chante avec les femmes de sa famille. Son récit est le début de l’histoire tragique de la reine Changuna, son époux Shriyal et leur fils Chilaya.

Écoutons plutôt la mélodie :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous avons soumis des extraits d’enregistrements de chants de la mouture à S.P. Singh, un musicien originaire du Punjab qui vivait à Delhi. Spécialiste de l’accompagnement du chant classique et folklorique, il avait pour consigne de reproduire précisément les airs sur son instrument (le sarangi).

Cette mélodie interprétée par Dighe Baban est une des plus répandues au Maharashtra sous de multiples formes. Voici l’interprétation de S.P. Singh (tune #13) :

 

 

 

 

 

 

 

Il est important de noter que M. Singh ne comprenait pas du tout les paroles. À l’époque nous n’en avions aucune traduction. Nous étions intéressés uniquement par la dimension mélodique.

La première réaction de S.P. Singh a été : « Ces femmes ne savent pas chanter ! » Il est vrai qu’elles chantent « faux » selon les critères d’un musicien classique… Au terme d’une écoute plus attentive, M. Singh nous informait que cet air était à son avis celui d’un chant populaire, ou encore d’une musique de film. Il existe en Inde une forte perméabilité entre le folklore et la musique de film, puisque les musiciens battent la campagne pour récolter le répertoire traditionnel, souvent même se l’approprier.

Une centaine d’airs ont été répertoriés et documentés par Véronique Bacci dans le cadre de son mémoire de DEA à l’Université de Provence en 1998. On peut en écouter des exemples dans la colonne Tunes sur la page des enregistrements.

Voici quelques notations (tunes #33, #34, #35) :

Il y aurait beaucoup de remarques à faire sur les différences entre les interprétations du chanteur et celles du joueur de sarangi. L’une des plus évidentes dans ce corpus est la confusion apparente entre les modes majeur et mineur. En musicologie classique indienne on utiliserait d’autres termes qui veulent dire la même chose. Dans le chant de Dighe Baban, on entend un glissement entre si bécarre et si bémol, ce qui, pour une oreille occidentale, reviendrait à tergiverser entre majeur et mineur.

Parfois le rendu au sarangi est quasiment impossible. C’est à mon avis le cas ici (tune #56) :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans un autre chant interprété par des femmes de Tadakalas (notamment la célèbre Gangubai), S.P. Singh a affirmé reconnaître la musique d’un film qu’il a reproduite à sa manière. Écoutons la différence (tune #59) :

 

 

 

 

 

 

 

 

Je voyais S.P. Singh prendre des notes pendant qu’il écoutait les enregistrements. J’ai cru qu’il transcrivait les mélodies mais il m’a répondu qu’il écrivait les paroles… alors qu’il n’en comprenait pas un mot ! Ce paradoxe m’a incité à me questionner sur la nature de ce que les femmes nous donnent à entendre. Nous avons souligné la place centrale du texte. Elles n’ont pas la moindre idée de ce que nous appelons un « air » — a tune. Si on leur demande un autre chant sur le même air, elles ne savent pas répondre. Si on leur demande d’interpréter le même texte sur un autre air, elles ne comprennent pas ce qui leur est demandé.

“These women don‘t know how to sing!” disait M. Singh. Après tout, il avait raison, car elle ne chantent pas vraiment… Il ne s’agit pas de chant mais plutôt de « parole poétique ». Techniquement, on ne devrait pas la décrire en termes de mélodie et de tonalité, mais plutôt de prosodie et de structure intonative (intonation pattern). La différence est dans la notion d’intervalle musical qui existe dans toutes les formes de mélodie, alors que la prosodie de la parole est faite de formes, de patterns d’intonation. Prononcer une phrase avec de vrais intervalles musicaux produit souvent un effet comique…

Prosodie et mélodie se croisent souvent sur le terrain de la création. Tout le monde se souvient de Jacques Brel déclarant avec modestie qu’il ne faisait que de la chansonnette et pas de la poésie ! Or, pour prononcer une phrase comme « dans le port d’Amsterdam y’a des marins qui chantent… » on utilise spontanément une structure intonative qui reflète dans sa forme le schéma mélodique de la chanson de Brel. Est-ce par hasard ? Pas tout à fait. Brel a beaucoup utilisé cet effet, peut-être à son insu. Il parle et chante en même temps, c’est un des marqueurs de sa poésie.

On rencontre le même usage chez d’autres chanteurs comme les Beatles. Voir par exemple Paul McCartney interprétant « Michelle, ma belle… » Ces chanteurs ont peut-être été inspirés par la musique indienne friande de cet apparentement des formes mélodiques et prosodiques. Nous voici de retour en Inde !

Dans une conférence (voir vidéo) qu’il a donnée en 2001 au Collège de France, où il était titulaire de la chaire de poésie, Yves Bonnefoy affirme la primauté du son comme révélateur des pouvoirs de la forme poétique : « Forme comme telle — non signifiante — et son au delà de la signification, cela ne fait qu’un tout… »

C’est pourquoi je vous propose, pour finir, une immersion dans la structure sonore des chants-poèmes des femmes du Maharashtra…

OVI

Posons une dernière fois la question : s’agit-il de poésie ou de chant ?

Les femmes du Maharashtra utilisent un tout autre mot pour désigner leur forme de versification vocale. Ce mot ne se traduit pas par « chant » ni « poésie ». Le terme marathi est « ovī « . Guy Poitevin, dans Le chant des meules (p. 27) le définit ainsi :

Le nom ovī indique toute forme de composition libre à comprendre analogiquement par référence au verbe ovaṇ/ovaṇē qui signifie filer, enfiler des perles sur une corde, coudre, tailler, tisser, corder, tendre une corde etc.

Les femmes expriment une autre analogie : celle du drap ou du sari qu’on admire plié sur le comptoir de la boutique, mais que le drapier va déplier pour nous en faire apprécier la beauté.

Les poèmes que nous avons vus dans leur transcription écrite ne sont que des draps empilés. C’est sous cette forme qu’ils sont mémorisés et transmis en l’absence d’écriture. Je vous invite à en déplier un pour accéder à la pleine puissance de cette parole poétique.

 

 

 

 

 

 

Lakshmi, déesse de la prospérité, s’apprête à visiter la maison. Elle entrera comme une jeune mariée dans sa nouvelle demeure, debout du côté gauche de son époux. La chanteuse déclare plus loin qu’elle inspectera la maison et ira jusqu’à scruter l’esprit de ses habitants…

Mais revenons à la préparation de la visite surnaturelle :

 

 

 

 

 

 

« Ne fais pas tourner le balai ! » Car, en soulevant de la poussière, la jeune femme (Rāhībāī) pourrait souiller la déesse ; de plus, une maison trop bien nettoyée paraît vide et donc improductive. En réalité, la paysanne tient à ce que Lakshmi découvre une étable pleine de fumier et de bouses, signes de prospérité.

Mais pourquoi cette figure d’un balai qui tourne ?

Écoutons comment le premier vers a été « déplié » :

 

 

 

 

 

Le mot kērasuṇī (balai) est renvoyé à la deuxième ligne et placé au centre. De sorte qu’il est accentué par un mélisme, nous en parlerons plus loin. Ana, ga, ka sont des marqueurs emphatiques sans contenu sémantique. La structure de la deuxième ligne est quasiment circulaire, avec une insistance sur l’idée de « tourner » par la répétition du mot et l’absence de la négation nako.

Le deuxième vers est lui aussi déroulé sur deux phrases.

 

 

 

 

Ici, c’est la reprise avec insistance du verbe phiravū à son participe présent phirunī, « en faisant demi-tour », qui est surprenante. Ce n’est plus le balai (kērasuṇī) qui tourne mais Lakshmi qui risque de faire demi-tour. Faut-il y voir une association entre la déesse Lakshmi et le balai, par un effet de polysémie ? Nous avons posé cette question et les femmes ont répondu oui. Pour la fête de Diwali, à l’automne, les paysannes du Maharashtra achètent des balais décorés qui symbolisent Lakshmi — celle-là même qui récompense leur ardeur au travail par la prospérité de la maisonnée.

Le tournoiement est déjà inscrit dans la répétition, mais une nouvelle technique musicale et poétique est utilisée pour le renforcer. Il s’agit du mélisme. Le mot phirunī a été chanté en position finale des phrases, sur la tonique, mais on le trouve aussi placé en position centrale de la dernière phrase, en rupture avec la forme syntaxique. C’est à cet endroit précis que la mélodie, ou plutôt la forme prosodique, permet de réaliser un mélisme.

En parole comme en chant, un mélisme est une figure dans laquelle un mot se déploie sur plus de notes que de syllabes. C’est une figure emphatique.

Écoutons et regardons en transcription mélodique le phirunī central de la dernière phrase : une dizaine de notes pour seulement trois syllabes, sur une durée de 1.5 secondes.

 

 

 

Dans la deuxième phrase du premier vers, le même mélisme était appliqué à kērasuṇī, le balai. Et dans le premier distique il portait sur Rāhībāī qui désigne une auditrice virtuelle.

Le mélisme en chant et en parole spontanée est à la fois un signal en direction des autres, mais aussi un signal à soi, comme indicateur des croyances d’héritage ou personnelles. Cette mise en relief d’un mot, permettant à l’objet qu’il désigne de passer du monde profane au domaine du sacré, est en tout point similaire au processus de « geste vocal » décrit par Laetitia Alliez à propos des chants de femmes de la région du Krib en Tunisie :

L’ornementation n’a plus le rôle libératoire qu’elle possède durant la vie quotidienne, elle est ici réinvestie dans une fonction rituelle dont le but bien précis est d’affirmer une identité culturelle.

Guy Poitevin écrivait :

Le texte est plus l’occasion que la cause du geste vocal et musical. Cette synergie crée l’unicité de sens du distique. Elle rend intenses les échanges sémantiques entre le texte et la mélodie, les timbres des voix et les gestes des chanteuses, les séquences d’intonations et les unités syntaxiques et sémantiques.

Poèmes chantés ou chants poétiques ? Les ovī sont un parfait exemple du franchissement des frontières.

Je termine en laissant la parole à Gangu Ambore « Gangubai », une femme frappée de la lèpre réfugiée dans un temple de Tadakalas qui passait ses journées à chanter des chants de la mouture, pour la plupart dans le style gavaḷaṇ, forme populaire du chant religieux bhajan. (Voir l’article de Jitendra Maid.)

Écoutons un exemple (UVS-33-07) :

 

Bibliographie

ALLIEZ, Laetitia

  • Actes symboliques de femmes, Dernier souffle d’un geste identitaire. Cahiers de Musique Traditionnelle, 2001
  • Le geste vocal des femmes au Krib, une bourgade de la Tunisie du Nord-Ouest : adaptation et filiation lors d’une transition sociale. Thèse sous la direction de Bernard Vecchione – Aix-Marseille 1, 2003

CAELEN-HAUMONT, Geneviève ; BEL, Bernard

POITEVIN, Guy

  • Le chant des meules. De la piété de paysannes à la philosophie de swamis. Kailash éditions, 1997.
  • Ambedkar ! Des intouchables chantent leur libérateur. Poétique d’une mémoire de soi. Édition posthume Bernard Bel, en collaboration avec Hema Rairkar. Karthala, 2009.

Compte-rendu des Festins poétiques 4

Invité d’honneur : Patrick Simon (voir biographie)
Animatrice : Andréine Bel
Nombre de participants : 8

Cette quatrième édition des Festins poétique s’est articulée autour de la poésie courte, en prenant pour exemple le tanka japonais.

1 – LA RENCONTRE

Conventions de transcription :

– Les * indiquent le nombre de fois qu’un poème a été lu à voix haute.
– Sont transcrits les poèmes qui ont au moins 1 *.
– Les poèmes élus ont au moins deux **.
– La partie lue par les participants apparaît en gras.

Nous avons élu 5 poèmes parmi les 9 lus à voix haute et les 16 contemplés.

**
Tu bois la vodka
dans l’ombre de tes silences
et pourtant – pourtant
hier même je me taisais
le vol du papillon noir

Patrick Simon

**
Un piment
Ajouter des ailes :
une libellule rouge

Matsuo Bashô, poète japonais à l’orignie du haïku (1644 – 1694)

**
Dans le prunier blanc
la nuit désormais
se change en aube

Buson, poète japonais (1716 – 1783)

**
Vénus s’est levée, escortée par la lune
Je veux dire à mes amies la joie de ma mère

Femme poète du Maharashtra, chant de la meule

**
Dalles de pierre grise
Usées par le soleil
Et nos pieds nus

Bernard Bel

*
Mon cœur bat
Comme une houle
d’hirondelles

Yotsuya Ryû (poète japonais, 1958)

 

 

*
Les paupières lourdes
Sur un oreiller d’herbes
Je guette sous les neiges
Le pouls de l’Immortel

Catherine Monce

*
Mots gouttes
dans ce no man’s land
j’ai tellement soif !

Andréine Bel

*
Triste et solitaire
Je suis une herbe flottante
À la racine coupée
Si un courant m’entraîne
Je crois que je le suivrai

Tanka écrit par Ono no Komachi, poétesse japanaise (850)

2 – LE PARTAGE

Présentation de Patrick Simon, par A. Bel

Né en Lorraine, Patrick Simon est un essayiste humaniste, romancier et poète. Vivant tantôt au Québec, tantôt en France, il défend la francophonie et l’internationalité pour la poésie. Il crée la revue du Tanka francophone et fonde sa propre maison d’édition Tanka en 2007.

Action

Patrick Simon nous a fait découvrir le tanka, ancêtre du haïku et proche de la philosophie Shintô. Cette forme poétique née au 8e siècle avec l’écriture japonaise, servait au courrier officiel comme aux mots d’amour.

Le tanka est un poème bref de cinq vers sans rime, de 31 sons : 5, 7, 5, 7, 7. Le rythme impair fait résonner les mouvements intérieurs de l’âme. Les trois premiers vers disent une vérité, une réalité perçue par les sens, et les deux derniers approfondissent le sujet, en disant un ressenti. Le tanka est un poème lyrique, impressionniste et universel.

Écrire un tanka, c’est apprendre à se servir des résonnances et alitérations, c’est donner une couleur au poème. La poésie en tant que parole de vérité.

Exemple tiré de l’Anthologie de tanka japonais modernes, p.111
Editions du Tanka francophone

mata kite-ne
hajimete haha-ga
iu yûbe
botan no yûbe
nige-kaeru kana

“Reviens me voir”
ma mère m’a dit un soir
pour la première fois –
je me sauve
un soir de pivoine.

Chikako Yonekawa, auteure japonaise contemporaine

En reprenant les mots prononcés par sa mère losqu’elle la quitta, l’auteure se culpabilise de ne pas vivre avec elle pour la soulager. Les pivoines japonaises fleurissent en hiver, le froid accentue la tristesse et l’inquiétude de la mère âgée restée seule.

Le haïku est différent du tanka en cela qu’il est plus court (trois vers : 5, 7, 5) et moins personnel.

3 – LA DEGUSTATION

Comme les grands esprits se rencontrent, salades de pois chiche, petits pois, tomates etc., délicieuses.

QUELQUES POINTS

Patrick nous a parlé du Tensaku poétique, initié par Bashô au 17e siècle. Un auteur qui le souhaite soumet au goupe de poètes un poème qu’il a écrit et dont il n’est pas tout à fait satisfait. Chacun va lui donner brièvement quelques impressions et suggestions pour qu’il arrive à le parfaire par lui-même. Ceci dans un but d’apprentissage coopératif. Nous avons évoqué cette possibilité pour une fin de première partie, dès que cela nous semblera adéquat.

Même si nous avons regretté être peu nombreux à ce festin (concours de circonstances et Fêtes de Pâques), la dynamique a été enthousiaste.

Compte-rendu des Festins poétiques 3

Cette troisième édition des Festins poétiques a pris pour thème celui du Printemps des poètes 2017 : Afrique(s).

Nombre de particpants : 13

1 – LA RENCONTRE

Conventions de transcription

– Les * indiquent le nombre de fois qu’un poème a été lu à voix haute.
– Sont transcrits les poèmes qui ont au moins 1 *.
– Les poèmes élus ont au moins deux **.
– La partie lue par les participants apparaît en gras.

Nous avons élu 6 poèmes parmi les 29 contemplés.

******
Pour caresser le ciel
un arbre à plumes vertes
et de la poudre de soleil

Andréine Bel

***
ô lumière amicale
ô fraîche source de la lumière
ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole
ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité
ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel
mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre […]
ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’oeil mort de la terre
ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale
elle plonge dans la chair rouge du sol
elle plonge dans la chair ardente du ciel
elle troue l’accablement opaque de sa droite patience.

Eïa pour le Kaïlcédrat royal !
Eïa pour ceux qui n’ont jamais rien inventé
pour ceux qui n’ont jamais rien exploré
pour ceux qui n’ont jamais rien dompté
mais ils s’abandonnent, saisis, à l’essence de toute chose
ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose
insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde
véritablement les fils aînés du monde
poreux à tous les souffles du monde
aire fraternelle de tous les souffles du monde
lit sans drain de toutes les eaux du monde
étincelle du feu sacré du monde
chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde !
Tiède petit matin de vertus ancestrales

Sang ! Sang ! tout notre sang ému par le coeur mâle du soleil
ceux qui savent la féminité de la lune au corps d’huile
l’exaltation réconciliée de l’antilope et de l’étoile
ceux dont la survie chemine en la germination de l’herbe !
Eïa parfait cercle du monde et close concordance !

Écoutez le monde blanc
horriblement las de son effort immense
ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures
ses raideurs d’acier bleu transperçant la chair mystique
écoute ses victoires proditoires trompéter ses défaites
écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement
Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs !

Aimé CÉSAIRE, 1913 – 2008, poète français né à la Martinique
Cahier d’un retour au pays natal, 1947

***
Les morts ne sont pas morts
Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres,
La voix du feu s’entend
Entends la voix de l’eau
Ecoute dans le vent
Le buisson en sanglot :
C’est le souffle des ancêtres.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis
Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit,
Les morts ne sont pas sous la terre
Ils sont dans l’arbre qui frémit,
Ils sont dans le bois qui gémit,
Ils sont dans l’eau qui coule,
Ils sont dans l’eau qui dort,
Ils sont dans la case, ils sont dans la foule
Les morts ne sont pas morts.
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis,
Ils sont dans le sein de la femme,
Ils sont dans l’enfant qui vagit,
Et dans le tison qui s’enflamme,
Les morts ne sont jamais sous terre,
Ils sont dans le feu qui s’éteint,
Ils sont dans le rocher qui geint,
Ils sont dans les herbes qui pleurent,
Ils sont dans la forêt, ils sont dans la demeure,
Les morts ne sont pas morts.
Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres,
La voix du feu s’entend
Entends la voix de l’eau
Ecoute dans le vent
Le buisson en sanglot :
C’est le souffle des ancêtres.
Le souffle des ancêtres morts
Qui ne sont pas partis,
Qui ne sont pas sous terre,
Qui ne sont pas morts
Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres,
La voix du feu s’entend
Entends la voix de l’eau
Ecoute dans le vent
Le buisson en sanglot :
C’est le souffle des ancêtres
Il redit chaque jour le pacte
Le grand pacte qui lie,
Qui lie à la loi notre sort;
Aux actes des souffles plus forts,
Le sort de nos morts qui ne sont pas morts;
Le lord pacte qui nous lie aux acte
Des souffles qui se meuvent.

Dans le lit et sur les rives du fleuve,
Dans plusieurs souffles qui se meuvent
Dans le rocher qui geint et dans l’herbe qui pleure
Des souffles qui demeurent
Dans l’ombre qui s’éclaire on s’épaissit,
Dans l’arbre qui frémit, dans le bois qui gémit,
Et dans l’eau qui coule et dans l’eau qui dort,
Des souffles plus forts, qui ont pris
Le souffle des morts qui ne sont pas morts,
Des morts qui ne sont pas partis,
Des morts qui ne sont plus sous terre.
Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres…

Birago Diop, 1906 – 1989, Sénégal, auteur africain francophone.
Les Souffles, Les contes d’Amadou Koumba

***
Terres brunes
entêtées d’absolu
refusant la douceur des pluies
et le miroitement des fleurs
Toute facilité détourne

Colette Gibelin

***
Intruse au bassin,
Eau figée, berges muettes ;
L’ombre en-nuit le jour

Catherine Monce

**
Buvant son café
une pensée pour celle
qui en a cueilli les grains

Jeanne Painchaud (Québec)

*
Femme nue, femme noire
Vétue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux

Et voilà qu’au cœur de l’Eté et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée

Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.

Délices des jeux de l’Esprit, les reflets de l’or ronge ta peau qui se moire

A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Eternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

Léopold Sédar Senghor, Chants d’ombre

*
Toi qui plies, toi qui pleures
Toi qui meurs un jour sans savoir pourquoi
Toi qui luttes, qui veilles sur le repos de l’autre
Toi qui ne regardes plus avec le rire dans les yeux
Toi mon frère au visage de peur et d’angoisse
Relève toi et crie : Non »

David Diop, 1927 – 1960, « Défi à la force »

*
Afrique mon Afrique
Afrique des fiers guerriers dans les savanes ancestrales
Afrique que chante ma grand-mère
Au bord de son fleuve lointain
Je ne t’ai jamais connue
Mais mon regard est plein de ton sang
Ton beau sang noir à travers les champs répandu
Le sang de ta sueur
La sueur de ton travail
Le travail de l’esclavage
L’esclavage de tes enfants
Afrique dis moi Afrique
Est-ce donc toi ce dos qui se courbe
Et se couche sous le poids de l’humilité
Ce dos tremblant à zébrures rouges
Qui dit oui au fouet sur les routes de midi
Alors gravement une voix me répondit
Fils impétueux cet arbre robuste et jeune
Cet arbre là-bas
Splendidement seul au milieu des fleurs
Blanches et fanées
C’est l’Afrique ton Afrique qui repousse
Qui repousse patiemment obstinément
Et dont les fruits ont peu à peu
L’amère saveur de la liberté.

David Diop, Afrique mon Afrique

*
Vent fou me frappe…
la blessure de l’homme est partout
peut-on cerner, peut-on circonscrire la douleur ?
Y a-t-il une frontière du cri ?

Comment mesure-t-on l’ampleur des vents de l’âme ?

Gabriel Okoundji, né en 1962 au Congo, poète de langue française

*
I
Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,

Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
L’immense majesté de vos douleurs de veuve,
Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,

A fécondé soudain ma mémoire fertile,
Comme je traversais le nouveau Carrousel.
Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
Change plus vite, hélas ! que le coeur d’un mortel) ;

Je ne vois qu’en esprit, tout ce camp de baraques,
Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,
Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flaques,
Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.

Là s’étalait jadis une ménagerie ;
Là je vis, un matin, à l’heure où sous les cieux
Froids et clairs le travail s’éveille, où la voirie
Pousse un sombre ouragan dans l’air silencieux,

Un cygne qui s’était évadé de sa cage,
Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.
Près d’un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec

Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
Et disait, le coeur plein de son beau lac natal :
 » Eau, quand donc pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, foudre ? « 
Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,

Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide,
Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,
Comme s’il adressait des reproches à Dieu !

II
Paris change ! mais rien dans ma mélancolie

N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

Aussi devant ce Louvre une image m’opprime :
Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,
Comme les exilés, ridicule et sublime,
Et rongé d’un, désir sans trêve ! et puis à vous,

Andromaque, des bras d’un grand époux tombée,
Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,
Auprès d’un tombeau vide en extase courbée ;
Veuve d’Hector, hélas ! et femme d’Hélénus !

Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique,
Piétinant dans la boue, et cherchant, l’oeil hagard,
Les cocotiers absents de la superbe Afrique
Derrière la muraille immense du brouillard ;

A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
Jamais, jamais ! à ceux qui s’abreuvent de pleurs
Et tètent la douleur comme une bonne louve !
Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !

Ainsi dans la forêt où mon esprit s’exile
Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !
Je pense aux matelots oubliés dans une île,
Aux captifs, aux vaincus !… à bien d’autres encor !

 Baudelaire, Le cygne

*
Suspendue aux fils
invisibles de la vie
je traverse le monde.

Nicole Postaï

*
Baobab, j’entends ton cœur là-bas
Mes bras ne peuvent t’enlacer
J’attends ton cœur qui bat
Mes pensées sous tes futaies
Sous leur toit frémit l’albizia
Ce soir, le palabre me renouera

Françoise Sayour

*
Tes couleurs, tes pays
Tes peuples, tes rythmes, tes sourires
Donnent l’envie

Pamela Briançon

2 – LE PARTAGE

Présentation de Sophie Quignard par Andréine Bel

Née d’une famille d’enseignants, elle est elle-même professeur de littérature : la transmission est au cœur de son action citoyenne. Mais elle vient aussi d’une famille d’écrivains : son oncle Pascal Quignard est un des plus grands auteurs de notre temps.

Sophie écrit : “La poésie pour rendre le temps qu’il fait : poésie de circonstances, poésie scientifique, poésie fugitive (mais pas trop), poésie des états sensibles, ou toute autre forme qui peut faire advenir un cœur pensant.”

Action

Sophie a tout d’abord projeté des photos d’œuvres africaines tout en nous parlant des mouvements poétiques en Afrique et des différents types de poésie qu’elle a abordés dans sa vie.

Puis lecture à deux voix de ses “poèmes scientiques”, par Frédérique Pautet et elle-même.

3 – LA DEGUSTATION

Une nappe dans les tons ocres rouges et gris, des plats plus délicieux les uns que les autres, un régal…

QUELQUES POINTS

Nous avons abordé la question du thème pendant les Festins. « Afrique(s) » nous a bien convenu. Cela nous a reliés au Printemps des poètes. Ce continent africain, qui est souvent lointain pour nous, s’est rapproché par sa poésie et par tout ce qu’il évoque de notre histoire partagée. Nous avons aussi découvert que la contrainte d’un thème peut nous apporter beaucoup : sortir des sentiers battus et aller puiser dans nos ressources en se servant de ce cadre structurant.

Adopterons-nous chaque fois un thème ? Nous avons convenu ensemble que nous devions en ressentir la nécessité pour en choisir un. Nous verrons cela au fur et à mesure du déroulement des festins, et peut-être aussi en fonction des auteurs invités d’honneur s’ils font une proposition en ce sens.

Nous avons évoqué le fait que chaque festin est unique, avec aussi une continuité entre les festins.

 

 

Compte-rendu des Festins poétiques 2

Cette deuxième édition des Festins poétiques
s’est déroulée sous le signe de l’éclatement.

Notre invité d’honneur était Christophe Forgeot (voir présentation).
Nombre de participants : 14.

1 – LA RENCONTRE

Conventions de transcription
– Les * indiquent le nombre de fois qu’un poème a été lu à voix haute.
– Sont transcrits les poèmes qui ont au moins 1 *.
– Les poèmes élus ont au moins deux **.
– La partie lue par les participants apparaît en gras.

Nous avons élu 6 poèmes parmi les 29 contemplés.

****
Et leurs visages étaient pâles
Et leurs sanglots s’étaient brisés
Comme la neige aux purs pétales
Ou bien tes mains sur mes baisers
Tombaient les feuilles automnales

Guillaume Apollinaire (1880 – 1918), « Le départ », Calligrammes, Poèmes de la paix et de la guerre.

***
Je suis le cerf, toi le chevreuil,
Tu es l’oiseau, moi le tilleul,
Toi le soleil et moi la neige,
Tu es le jour et moi le rêve.

La nuit, des lèvres du dormeur,
Un oiseau d’or vole vers toi,
Voix claire, aile aux vives couleurs,
Qui te dit le chant de l’amour,
Qui te dit ma chanson à moi.

p1000585Ich bin der Hirsch und du das Reh,
Der Vogel du und ich der Baum,
Die Sonne du und ich der Schnee,
Du bist der Tag und ich der Traum.

Nachts aus meinem schlafenden Mund
Fliegt ein Goldvogel zu dir,
Hell ist seine Stimme, sein Flügel bunt,
Der singt dir das Lied voll der Liebe,
Der singt dir das Lied von mir

Hermann Hesse (1877 – 1962), « Liebeslied »

***
Que le verbe s’éteigne
Sur cette face de l’être où nous sommes exposés
Sur cette aridité que traverse
Le seul vent de finitude
Que celui qui brûlait debout
Comme une vigne
Que l’extrême chanteur roule de la crête
Illuminant
L’immense matière indicible.

Que le verbe s’éteigne
Dans cette pièce basse où tu me rejoins
Que l’âtre du cri se resserre
Sur nos mots rougeoyants.

Que le froid par ma mort se lève et prenne un sens.

Yves Bonnefoy (1923-2016) « Du mouvement et de l’immobilité de Douve », 1953.

**
Averse de pétales
je voudrais boire
l’eau des brumes lointaines

Kobayashi Issa (1763 – 1827), traduction par Corinne Atlan et Zéno Bianu

**
Je voudrais tant partir
coiffée de lune
sous le ciel vagabond

Tagami Kikusha-ni (1753 – 1826) traduction par Corinne Atlan et Zéno Bianu

**
Vivre aux lisières
dans l’exigence la plus haute
et dominer le monde
comme un pin parasol
espérant le grand large
jusqu’à l’effondrement

Colette Gibelin

*
Rouges si rouges
ces premiers coquelicots
cœur noir au milieu
d’un effervescent printemps

Maryse Chaday

*
Logiques légères
sous les hauts flambeaux dansant
tes mains invisibles
emprisonnent les miennes
l’entrave est si chaude et ferme

Jean-Pierre Garcia Aznard

*
Ce sont les rochers
qui ont appris aux guerriers
À peindre leur visage
La route les imagine encore sur les hauteurs
Pour toujours étonnés
D’être parmi les éléments.

Christophe Forgeot

*
Suppose que je vienne et te verse
Un peu d’eau dans la main
Et que je te demande
De la laisser couler
Goutte à goutte
Dans ma bouche.

 Christophe Forgeot

*
Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie,
Et s’est vêtu de broderies
De soleil luisant, clair et beau.

Il n’y a bête, ni oiseau
Qu’en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissé son manteau.

Rivière, fontaine et ruisseau
Portent en livrée jolie,
Gouttes d’argent d’orfèvrerie,
Chacun s’habille de nouveau :
Le temps a laissé son manteau.

Charles d‘Orléans (1394 – 1475)

*
Restons visibles sous les draps même peur
Et même désir entre disparaître et
Vieillir où les mots se déforment si vite
Nous sommes si même désir attachés
À la même chair où les mots même peur
Nous portent au dénuement à l’invisible
Dans les blancs entre les mots restons visibles
Entre fête et blessure visibles fuite
Et perpétuité mais qui sait ce qu’un être
Désire de l’autre quand t’aimer est plus
Incompréhensible que je vais mourir

Marcel Migozzi

*
On dit souvent que le temps passe
comme le rire d’un enfant,
On sent souvent que l’on s’efface,
Juste le temps d’un instant,
En oubliant que l’on s’enlace,
Pour oublier nos tourments,
Mais un jour ou l’autre on trépasse,
On disparaît dans le néant.

Naéma Ludecke

*
Quand nul ne la regarde
La mer n’est plus la mer,
Elle est ce que nous sommes
Lorsque nul ne nous voit.
Elle a d’autres poissons,
D’autres vagues aussi.
C’est la mer pour la mer
Et pour ceux qui en rêvent
Comme je fais ici.

Jules Supervielle (1884-1960) – La Fable du monde (1938)

*
Cloris, que dans mon temps j’ai si longtemps servie
Et que ma passion montre à tout l’univers,
Ne veux-tu pas changer le destin de ma vie
Et donner de beaux jours à mes derniers hivers ?

N’oppose plus ton deuil au bonheur où j’aspire.
Ton visage est-il fait pour demeurer voilé ?
Sors de ta nuit funèbre, et permets que j’admire
Les divines clartés des yeux qui m’ont brûlé.

Où s’enfuit ta prudence acquise et naturelle ?
Qu’est-ce que ton esprit a fait de sa vigueur ?
La folle vanité de paraître fidèle
Aux cendres d’un jaloux, m’expose à ta rigueur.

Eusses-tu fait le voeu d’un éternel veuvage
Pour l’honneur du mari que ton lit a perdu
Et trouvé des Césars dans ton haut parentage,
Ton amour est un bien qui m’est justement dû.

Qu’on a vu revenir de malheurs et de joies,
Qu’on a vu trébucher de peuples et de rois,
Qu’on a pleuré d’Hectors, qu’on a brûlé de Troies
Depuis que mon courage a fléchi sous tes lois !

Ce n’est pas d’aujourd’hui que je suis ta conquête,
Huit lustres ont suivi le jour que tu me pris,
Et j’ai fidèlement aimé ta belle tête
Sous des cheveux châtains et sous des cheveux gris.

C’est de tes jeunes yeux que mon ardeur est née ;
C’est de leurs premiers traits que je fus abattu ;
Mais tant que tu brûlas du flambeau d’hyménée,
Mon amour se cacha pour plaire à ta vertu.

Je sais de quel respect il faut que je t’honore
Et mes ressentiments ne l’ont pas violé.
Si quelquefois j’ai dit le soin qui me dévore,
C’est à des confidents qui n’ont jamais parlé.

Pour adoucir l’aigreur des peines que j’endure
Je me plains aux rochers et demande conseil
A ces vieilles forêts dont l’épaisse verdure
Fait de si belles nuits en dépit du soleil.

L’âme pleine d’amour et de mélancolie
Et couché sur des fleurs et sous des orangers,
J’ai montré ma blessure aux deux mers d’Italie
Et fait dire ton nom aux échos étrangers.

Ce fleuve impérieux à qui tout fit hommage
Et dont Neptune même endure le mépris,
A su qu’en mon esprit j’adorais ton image
Au lieu de chercher Rome en ses vastes débris.

Cloris, la passion que mon coeur t’a jurée
Ne trouve point d’exemple aux siècles les plus vieux.
Amour et la nature admirent la durée
Du feu de mes désirs et du feu de tes yeux.

La beauté qui te suit depuis ton premier âge
Au déclin de tes jours ne veut pas te laisser,
Et le temps, orgueilleux d’avoir fait ton visage,
En conserve l’éclat et craint de l’effacer.

Regarde sans frayeur la fin de toutes choses,
Consulte le miroir avec des yeux contents.
On ne voit point tomber ni tes lys, ni tes roses,
Et l’hiver de ta vie est ton second printemps.

Pour moi, je cède aux ans ; et ma tête chenue
M’apprend qu’il faut quitter les hommes et le jour.
Mon sang se refroidit ; ma force diminue
Et je serais sans feu si j’étais sans amour.

C’est dans peu de matins que je croîtrai le nombre
De ceux à qui la Parque a ravi la clarté !
Oh ! qu’on oira souvent les plaintes de mon ombre
Accuser tes mépris de m’avoir maltraité !

Que feras-tu, Cloris, pour honorer ma cendre ?
Pourras-tu sans regret ouïr parler de moi ?
Et le mort que tu plains te pourra-t-il défendre
De blâmer ta rigueur et de louer ma foi ?

Si je voyais la fin de l’âge qui te reste,
Ma raison tomberait sous l’excès de mon deuil ;
Je pleurerais sans cesse un malheur si funeste
Et ferais jour et nuit l’amour à ton cercueil !

François Maynard (158O – 1646) « La Belle Vieille »

*
Sur le fil du temps sèchent des bouts de rêves oubliés ;
des non-dits s’étirent, trop longtemps supendus,
jamais repris ;
des lambeaux de prières s’y accrochent parfois,
portés par les vents.

Catherine Monce

*
Juste né,
né de la mère
né de la terre
juste né
déjà séparé.

Catherine Mourmaux

*
Seine de peine grise
joie jouant aux dés
Je te laboure de lilas

Rémy Durand, « Sensiaires »

*
Quand il est né,
Je suis née autre
Plus fille de…
légère, insouciante,
Mais
Mère de…
Tremblante, consciente du miracle
et de la fragilité
De la vie

Marie Bagnol

2 – LE PARTAGE

p1000593

Présentation de Christophe Forgeot, par A. Bel

Christophe Forgeot, c’est le mariage heureux entre la Touraine et la Bourgogne, pour débarquer à Paris et attérir en Provence.

Dès son enfance, il écrit. Une écriture faite de rencontres avec d’autres artistes, d’autres pays, pour élargir son horizon.

Une écriture qu’il transmet par ses livres, ses lectures, la radio, le théâtre – avec des peintres, musiciens, danseurs et acteurs.

Voyageur aux 30 pays, pour lui, « Saisir la route, c’est l’emprunter, la connaître puis s’efforcer de la comprendre ».

S’il aime les dieux, c’est d’Eros qu’il s’agit et de ses métamorphoses. S’il a faim, c’est d’un désir jamais rassasié, jamais apaisé, « ouvert à l’aventure tumultueuse de l’abandon », dira Jacques Salomé.

« J’écris des poèmes, des pièces de théâtre, des nouvelles, c’est ma manière d’apporter au monde. »

Action

Christophe Forgeot avait préparé des pinces à linge accrochées à sa chemise, des ficelles de chanvre suspendues aux rayonnages, des photos sur son pupitre, deux livres de ses poèmes courts à portée de main et deux morceaux de musique à portée d’oreille.

Comme des trophées, les photos ont été accrochées
au fil des poèmes qu’elles racontaient
puis
au fil des poèmes qui les racontaient.

p1000590Voici les références des livres de Christophe Forgeot ainsi effeuillés :
Haïkus du voyage, Illustrés par Nicolas Geffroy, 2015, Editions du Petit Véhicule
Saisir la route, Photographies de Agnès Mallet, 2013, Jacques André Editions

L’ aparté du poète s’est articulé autour du contexte de ces œuvres : comment elles ont été écrites, les rencontres à l’origine de chacune, la distance entre mots et images, comment chacun peut voir et entendre différemment…

3 – LA DEGUSTATION
Photo de Christophe Forgeot
Photo : Christophe Forgeot

La table s’est couverte de petits lampions vert printemps, tartes, gâteaux, nectar de mandarine et d’orange
un vrai festin aux chandelles
occasion de parler de festivals de poésie, de théâtre, de danse et poésie, d’inspiration divine ? tactile ? de la nécessité de l’esprit critique…
Alors, et l’éclatement dans tout ça, me direz-vous ?
il vint en toute fin de festin comme tonnerre de Zeus
la table pliante du milieu s’est affaissée d’un côté, puis de l’autre
pieds sagement rentrés sous elle
avec fracas
laissant chacun pantois, en silence
mais inspirant l’un d’entre nous d’écrire un haïku improvisé sur le champ de la surprise :
« Tout est devenu simple…
la vaisselle glisse
bonheur d’exister ! »

QUELQUES POINTS

p1000583Encore un ou deux poèmes longs, et/ou signés : penser à apporter deux poèmes courts, sans mention des auteurs, sur des feuilles séparées.
Et cette question en suspens : comment rendre accessible le déroulement des Festins aux personnes n’ayant pas internet ? Nous envisageons dans un premier temps d’imprimer les poèmes et les comptes-rendus pour les mettre dans un classeur. Il sera à la disposition de tous, à la Bibliothèque.

Andréine Bel

Page de Christophe Forgeot sur cette rencontre

Compte-rendu des Festins poétiques 1

Les Festins poétiques organisés par la Bibliothèque municipale Espace René Nonjon (83340 Les Mayons), ont eu lieu pour cette première édition le 21 janvier 2017.

L’invitée d’honneur était Colette Gibelin (voir présentation)
Animatrice : Andréine Bel
Nombre de participants : 13.

Cette première édition des Festins s’est déroulée sous le signe de la découverte.

1 – LA RENCONTRE

Découvrir les poèmes écrits par les uns
mis en voix par d’autres
choisir ceux qui nous parlent
dont le parfum arrive jusqu’à nous

Conventions de transcription
– Les * indiquent le nombre de fois qu’un poème a été lu à voix haute.
– Sont transcrits les poèmes qui ont au moins 1 *.
– Les poèmes élus ont au moins deux **.
– La partie lue par les participants apparaît en gras.

Nous avons élu 6 poèmes sur les 26 contemplés.

****.
Sans cesse

Au vif de soi
S’amorce le poème

        Miroir de l’instant
        Fragment du désir
        Echo du cri

Andrée Chédid (1920 – 2011)

****
La mer dans la brume n’est pas un lac

Les feuilles mortes dans le vent
ne sont pas des oiseaux mais rien
ne m’empêche de le croire

Hamid Tibouchi, (1951)

***
Une fleur de cerisier

deux fleurs
sans cesse je pense à toi

Madoka Mayuzumi, (1962, ambassadrice du haïku en France en 2010).

°°°
Tressaillement du feu,

Ruissellement des émotions
dans l’échange des âmes
et la circulation du vivre

Colette Gibelin

**
Ils cassent le monde
En petits morceaux
Ils cassent le monde
A coups de marteau
Mais ça m’est égal
Ça m’est bien égal
Il en reste assez pour moi
Il en reste assez
Il suffit que j’aime
Une plume bleue
Un chemin de sable
Un oiseau peureux

Il suffit que j’aime
Un brin d’herbe mince
Une goutte de rosée
Un grillon de bois
Ils peuvent casser le monde
En petits morceaux
Il en reste assez pour moi
Il en reste assez
J’aurais toujours un peu d’air
Un petit filet de vie
Dans l’oeil un peu de lumière
Et le vent dans les orties
Et même, et même
S’ils me mettent en prison
Il en reste assez pour moi
Il en reste assez
Il suffit que j’aime
Cette pierre corrodée
Ces crochets de fer
Où s’attarde un peu de sang
Je l’aime, je l’aime
La planche usée de mon lit
La paillasse et le châlit
La poussière de soleil
J’aime le judas qui s’ouvre
Les hommes qui sont entrés
Qui s’avancent, qui m’emmènent
Retrouver la vie du monde
Et retrouver la couleur
J’aime ces deux longs montants
Ce couteau triangulaire
Ces messieurs vêtus de noir
C’est ma fête et je suis fier
Je l’aime, je l’aime
Ce panier rempli de son
Où je vais poser ma tête
Oh, je l’aime pour de bon
Il suffit que j’aime
Un petit brin d’herbe bleue
Une goutte de rosée
Un amour d’oiseau peureux
Ils cassent le monde
Avec leurs marteaux pesants
Il en reste assez pour moi
Il en reste assez, mon cœur

Boris Vian, « Ils cassent le monde »

**
Homme ! libre penseur – te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose :
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l’univers est absent.
Respecte dans la bête un esprit agissant : …

Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d’amour dans le métal repose :
« Tout est sensible !  » – Et tout sur ton être est puissant !

Crains dans le mur aveugle un regard qui t’épie
À la matière même un verbe est attaché …
Ne la fais pas servir à quelque usage impie !

Souvent dans l’être obscur habite un dieu caché ;
Et comme un œil naissant couvert par ses paupières
Un peur esprit s’accroit sous l’écorce des pierres !

Gérard de Nerval, Vers dorés

*
Un sourire ! Un beau sourire que l’on croise,
C’est tout un monde qui vient à vous. On a envie
de s’y appuyer et de laisser passer le temps.
Il réchauffe et habille notre solitude de satin
irisé, de velours voluptueux et de senteurs exquises !

Tertullie Robinel

*
Mon corps est en repos, mon âme est en silence,
Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
Comme un son éloigné qu’affaiblit la distance
À l’oreille incertaine, apporté par le vent.

Tertullie Robinel

*
Une brise légère
Un souffle de vie
En volant
M’effleurant furtivement

Michel Deshays

*
La nuit me fait de l’œil
Je lui ouvre mes bras
Et je compte ma peine

Michel Deshays

*
Dans la poussière
La chambre s’éveille au soleil
Un mur silencieux
[…]
Sur les carreaux verts
J’écris quelques mots d’espoir
Couverts de buée

Bernard Bel

*
Le bonheur glisse sur la neige
entre les étoiles
attente de cette brûlure

Andréine Bel

*
Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur ?

Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un coeur qui s’ennuie,
Ô le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce coeur qui s’écoeure.
Quoi ! nulle trahison ?…
Ce deuil est sans raison.

C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi,
Sans amour et sans haine,
Mon cœur a tant de peine !

Verlaine, Ariette

*
Je veux chanter la vie
Et la joie de l’enfant
Puis ce grain en chaque heure
Peuplé d’existence
Mais la terre est un repaire de cadavres
Son ventre engloutit nos jeunesses et la fleur
La joie est une tête de clown
L’amour s’effrite à la pointe des heures
L’enfant
A déjà son visage de demain.

Andrée Chédid, Vie-mort

2 – LE PARTAGE
Colette Gibelin
Colette Gibelin

Présentation de Colette Gibelin, par A. Bel

« Je lance mon appel à tous ceux qui ont saisi l’infini dans la poussière des chemins. »
Colette Gibelin commence à écrire en 1954, à 18 ans. Elle fait ses études au Lycée Fénelon au Maroc, puis entre à l’ École Normale Supérieure pour devenir professeur de Lettres.
Son inspiration : Victor Hugo, Lecomte de Lisle, Hérédia, puis Baudelaire, Rimbaud, Éluard et Paul Valéry, quand il écrit : « Le vent se lève, il faut tenter de vivre ».
Chacun de nous est poète, nous rappelle Colette Gibelin.
Peut-être parce que, nous dit-elle, « écrire l’instant, c’est presque l’inventer. »
Son écriture est lyrique, mais il s’agit ici de lyrisme existentiel et critique, de « vénéneuse beauté du monde ».

Action

Aux Festins, pas moyen de faire semblant
Colette Gibelin en a fait la démonstration
sa poésie lyrique a suivi les sentiers ardus et lumineux
aériens ou souterrains, brûlants ou glacés –
négociation du vivant à l’œuvre
communauté de souffrance et d’espoir
que nous partagions au fil de sa respiration
comme un écho en nous

Voici les œuvres qu’elle nous a lues :

– Je partirai
Extrait de Errants Eldorados, éditions Encres Vives

– Frémissements de galets
– Une joie minérale
– La douleur minérale
Extraits de Vivante Pierre –  Cahiers de poésie verte

– Comme une brèche
– Déjà
Extraits de Eclats et Brèches –  éditions Clapas

p1000577– Soif et silence
– Braises rouges
– Emotions et couleurs
– Exubérance de la forêt
Extraits de Bleus et ors –  éditions Telo Martius

– Par tous ses pores
– Envolés les oiseaux
Extraits de Souffles et Songes –  éditions Sac à mots

– Juste le temps
Extrait de Dans le doute et la ferveur –  éditions Encres Vives

– L’amour parfois
– Stridence inlassable des cigales
– De nouveau le monde est à vif
– Et soudain c’est l’aurore
Extraits de Mémoires sans visages –  éditions du Petit Véhicule

– Parfois  – inédit

3 – LA DEGUSTATION

p1000557

La table s’est couverte de tartes, gâteaux, fruits
et même d’une soupe extra
tous plus délicieux les uns que les autres
occasion de faire connaissance, parler de la vie
de jardin, des livres, des auteurs…
avec une coupe de champagne pour fêter
les festins, les êtres et les mots
la fourchette et le stylo…

REMERCIEMENTS

Monsieur le Maire et son épouse se sont joints à nous un court instant pour accueillir les Festins ; merci à la Mairie qui a offert les boissons et l’impression des affiches.

QUELQUES POINTS

Pour donner une chance aux poèmes écrits par ceux qui les apportent d’être choisis puis élus, il faudrait que chaque participant vienne avec au moins un poème composé par lui, en plus de celui de l’auteur de son choix.

Certains poèmes mis sur la table étaient longs. Nous avons dû pour chacun d’entre eux sélectionner trois ou quatre lignes, les plus représentatives et qui formaient en elles-mêmes un poème. Un poème court peut tout à fait être extrait d’un poème long, il doit pouvoir simplement se dire en un souffle ou deux. Indispensable à ce type de rencontre poétique, le poème bref oblige à la concision.