Compte-rendu des Festins poétiques 2

Cette deuxième édition des Festins poétiques
s’est déroulée sous le signe de l’éclatement.

Notre invité d’honneur était Christophe Forgeot (voir présentation).
Nombre de participants : 14.

1 – LA RENCONTRE

Conventions de transcription
– Les * indiquent le nombre de fois qu’un poème a été lu à voix haute.
– Sont transcrits les poèmes qui ont au moins 1 *.
– Les poèmes élus ont au moins deux **.
– La partie lue par les participants apparaît en gras.

Nous avons élu 6 poèmes parmi les 29 contemplés.

****
Et leurs visages étaient pâles
Et leurs sanglots s’étaient brisés
Comme la neige aux purs pétales
Ou bien tes mains sur mes baisers
Tombaient les feuilles automnales

Guillaume Apollinaire (1880 – 1918), « Le départ », Calligrammes, Poèmes de la paix et de la guerre.

***
Je suis le cerf, toi le chevreuil,
Tu es l’oiseau, moi le tilleul,
Toi le soleil et moi la neige,
Tu es le jour et moi le rêve.

La nuit, des lèvres du dormeur,
Un oiseau d’or vole vers toi,
Voix claire, aile aux vives couleurs,
Qui te dit le chant de l’amour,
Qui te dit ma chanson à moi.

p1000585Ich bin der Hirsch und du das Reh,
Der Vogel du und ich der Baum,
Die Sonne du und ich der Schnee,
Du bist der Tag und ich der Traum.

Nachts aus meinem schlafenden Mund
Fliegt ein Goldvogel zu dir,
Hell ist seine Stimme, sein Flügel bunt,
Der singt dir das Lied voll der Liebe,
Der singt dir das Lied von mir

Hermann Hesse (1877 – 1962), « Liebeslied »

***
Que le verbe s’éteigne
Sur cette face de l’être où nous sommes exposés
Sur cette aridité que traverse
Le seul vent de finitude
Que celui qui brûlait debout
Comme une vigne
Que l’extrême chanteur roule de la crête
Illuminant
L’immense matière indicible.

Que le verbe s’éteigne
Dans cette pièce basse où tu me rejoins
Que l’âtre du cri se resserre
Sur nos mots rougeoyants.

Que le froid par ma mort se lève et prenne un sens.

Yves Bonnefoy (1923-2016) « Du mouvement et de l’immobilité de Douve », 1953.

**
Averse de pétales
je voudrais boire
l’eau des brumes lointaines

Kobayashi Issa (1763 – 1827), traduction par Corinne Atlan et Zéno Bianu

**
Je voudrais tant partir
coiffée de lune
sous le ciel vagabond

Tagami Kikusha-ni (1753 – 1826) traduction par Corinne Atlan et Zéno Bianu

**
Vivre aux lisières
dans l’exigence la plus haute
et dominer le monde
comme un pin parasol
espérant le grand large
jusqu’à l’effondrement

Colette Gibelin

*
Rouges si rouges
ces premiers coquelicots
cœur noir au milieu
d’un effervescent printemps

Maryse Chaday

*
Logiques légères
sous les hauts flambeaux dansant
tes mains invisibles
emprisonnent les miennes
l’entrave est si chaude et ferme

Jean-Pierre Garcia Aznard

*
Ce sont les rochers
qui ont appris aux guerriers
À peindre leur visage
La route les imagine encore sur les hauteurs
Pour toujours étonnés
D’être parmi les éléments.

Christophe Forgeot

*
Suppose que je vienne et te verse
Un peu d’eau dans la main
Et que je te demande
De la laisser couler
Goutte à goutte
Dans ma bouche.

 Christophe Forgeot

*
Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie,
Et s’est vêtu de broderies
De soleil luisant, clair et beau.

Il n’y a bête, ni oiseau
Qu’en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissé son manteau.

Rivière, fontaine et ruisseau
Portent en livrée jolie,
Gouttes d’argent d’orfèvrerie,
Chacun s’habille de nouveau :
Le temps a laissé son manteau.

Charles d‘Orléans (1394 – 1475)

*
Restons visibles sous les draps même peur
Et même désir entre disparaître et
Vieillir où les mots se déforment si vite
Nous sommes si même désir attachés
À la même chair où les mots même peur
Nous portent au dénuement à l’invisible
Dans les blancs entre les mots restons visibles
Entre fête et blessure visibles fuite
Et perpétuité mais qui sait ce qu’un être
Désire de l’autre quand t’aimer est plus
Incompréhensible que je vais mourir

Marcel Migozzi

*
On dit souvent que le temps passe
comme le rire d’un enfant,
On sent souvent que l’on s’efface,
Juste le temps d’un instant,
En oubliant que l’on s’enlace,
Pour oublier nos tourments,
Mais un jour ou l’autre on trépasse,
On disparaît dans le néant.

Naéma Ludecke

*
Quand nul ne la regarde
La mer n’est plus la mer,
Elle est ce que nous sommes
Lorsque nul ne nous voit.
Elle a d’autres poissons,
D’autres vagues aussi.
C’est la mer pour la mer
Et pour ceux qui en rêvent
Comme je fais ici.

Jules Supervielle (1884-1960) – La Fable du monde (1938)

*
Cloris, que dans mon temps j’ai si longtemps servie
Et que ma passion montre à tout l’univers,
Ne veux-tu pas changer le destin de ma vie
Et donner de beaux jours à mes derniers hivers ?

N’oppose plus ton deuil au bonheur où j’aspire.
Ton visage est-il fait pour demeurer voilé ?
Sors de ta nuit funèbre, et permets que j’admire
Les divines clartés des yeux qui m’ont brûlé.

Où s’enfuit ta prudence acquise et naturelle ?
Qu’est-ce que ton esprit a fait de sa vigueur ?
La folle vanité de paraître fidèle
Aux cendres d’un jaloux, m’expose à ta rigueur.

Eusses-tu fait le voeu d’un éternel veuvage
Pour l’honneur du mari que ton lit a perdu
Et trouvé des Césars dans ton haut parentage,
Ton amour est un bien qui m’est justement dû.

Qu’on a vu revenir de malheurs et de joies,
Qu’on a vu trébucher de peuples et de rois,
Qu’on a pleuré d’Hectors, qu’on a brûlé de Troies
Depuis que mon courage a fléchi sous tes lois !

Ce n’est pas d’aujourd’hui que je suis ta conquête,
Huit lustres ont suivi le jour que tu me pris,
Et j’ai fidèlement aimé ta belle tête
Sous des cheveux châtains et sous des cheveux gris.

C’est de tes jeunes yeux que mon ardeur est née ;
C’est de leurs premiers traits que je fus abattu ;
Mais tant que tu brûlas du flambeau d’hyménée,
Mon amour se cacha pour plaire à ta vertu.

Je sais de quel respect il faut que je t’honore
Et mes ressentiments ne l’ont pas violé.
Si quelquefois j’ai dit le soin qui me dévore,
C’est à des confidents qui n’ont jamais parlé.

Pour adoucir l’aigreur des peines que j’endure
Je me plains aux rochers et demande conseil
A ces vieilles forêts dont l’épaisse verdure
Fait de si belles nuits en dépit du soleil.

L’âme pleine d’amour et de mélancolie
Et couché sur des fleurs et sous des orangers,
J’ai montré ma blessure aux deux mers d’Italie
Et fait dire ton nom aux échos étrangers.

Ce fleuve impérieux à qui tout fit hommage
Et dont Neptune même endure le mépris,
A su qu’en mon esprit j’adorais ton image
Au lieu de chercher Rome en ses vastes débris.

Cloris, la passion que mon coeur t’a jurée
Ne trouve point d’exemple aux siècles les plus vieux.
Amour et la nature admirent la durée
Du feu de mes désirs et du feu de tes yeux.

La beauté qui te suit depuis ton premier âge
Au déclin de tes jours ne veut pas te laisser,
Et le temps, orgueilleux d’avoir fait ton visage,
En conserve l’éclat et craint de l’effacer.

Regarde sans frayeur la fin de toutes choses,
Consulte le miroir avec des yeux contents.
On ne voit point tomber ni tes lys, ni tes roses,
Et l’hiver de ta vie est ton second printemps.

Pour moi, je cède aux ans ; et ma tête chenue
M’apprend qu’il faut quitter les hommes et le jour.
Mon sang se refroidit ; ma force diminue
Et je serais sans feu si j’étais sans amour.

C’est dans peu de matins que je croîtrai le nombre
De ceux à qui la Parque a ravi la clarté !
Oh ! qu’on oira souvent les plaintes de mon ombre
Accuser tes mépris de m’avoir maltraité !

Que feras-tu, Cloris, pour honorer ma cendre ?
Pourras-tu sans regret ouïr parler de moi ?
Et le mort que tu plains te pourra-t-il défendre
De blâmer ta rigueur et de louer ma foi ?

Si je voyais la fin de l’âge qui te reste,
Ma raison tomberait sous l’excès de mon deuil ;
Je pleurerais sans cesse un malheur si funeste
Et ferais jour et nuit l’amour à ton cercueil !

François Maynard (158O – 1646) « La Belle Vieille »

*
Sur le fil du temps sèchent des bouts de rêves oubliés ;
des non-dits s’étirent, trop longtemps supendus,
jamais repris ;
des lambeaux de prières s’y accrochent parfois,
portés par les vents.

Catherine Monce

*
Juste né,
né de la mère
né de la terre
juste né
déjà séparé.

Catherine Mourmaux

*
Seine de peine grise
joie jouant aux dés
Je te laboure de lilas

Rémy Durand, « Sensiaires »

*
Quand il est né,
Je suis née autre
Plus fille de…
légère, insouciante,
Mais
Mère de…
Tremblante, consciente du miracle
et de la fragilité
De la vie

Marie Bagnol

2 – LE PARTAGE

p1000593

Présentation de Christophe Forgeot, par A. Bel

Christophe Forgeot, c’est le mariage heureux entre la Touraine et la Bourgogne, pour débarquer à Paris et attérir en Provence.

Dès son enfance, il écrit. Une écriture faite de rencontres avec d’autres artistes, d’autres pays, pour élargir son horizon.

Une écriture qu’il transmet par ses livres, ses lectures, la radio, le théâtre – avec des peintres, musiciens, danseurs et acteurs.

Voyageur aux 30 pays, pour lui, « Saisir la route, c’est l’emprunter, la connaître puis s’efforcer de la comprendre ».

S’il aime les dieux, c’est d’Eros qu’il s’agit et de ses métamorphoses. S’il a faim, c’est d’un désir jamais rassasié, jamais apaisé, « ouvert à l’aventure tumultueuse de l’abandon », dira Jacques Salomé.

« J’écris des poèmes, des pièces de théâtre, des nouvelles, c’est ma manière d’apporter au monde. »

Action

Christophe Forgeot avait préparé des pinces à linge accrochées à sa chemise, des ficelles de chanvre suspendues aux rayonnages, des photos sur son pupitre, deux livres de ses poèmes courts à portée de main et deux morceaux de musique à portée d’oreille.

Comme des trophées, les photos ont été accrochées
au fil des poèmes qu’elles racontaient
puis
au fil des poèmes qui les racontaient.

p1000590Voici les références des livres de Christophe Forgeot ainsi effeuillés :
Haïkus du voyage, Illustrés par Nicolas Geffroy, 2015, Editions du Petit Véhicule
Saisir la route, Photographies de Agnès Mallet, 2013, Jacques André Editions

L’ aparté du poète s’est articulé autour du contexte de ces œuvres : comment elles ont été écrites, les rencontres à l’origine de chacune, la distance entre mots et images, comment chacun peut voir et entendre différemment…

3 – LA DEGUSTATION
Photo de Christophe Forgeot
Photo : Christophe Forgeot

La table s’est couverte de petits lampions vert printemps, tartes, gâteaux, nectar de mandarine et d’orange
un vrai festin aux chandelles
occasion de parler de festivals de poésie, de théâtre, de danse et poésie, d’inspiration divine ? tactile ? de la nécessité de l’esprit critique…
Alors, et l’éclatement dans tout ça, me direz-vous ?
il vint en toute fin de festin comme tonnerre de Zeus
la table pliante du milieu s’est affaissée d’un côté, puis de l’autre
pieds sagement rentrés sous elle
avec fracas
laissant chacun pantois, en silence
mais inspirant l’un d’entre nous d’écrire un haïku improvisé sur le champ de la surprise :
« Tout est devenu simple…
la vaisselle glisse
bonheur d’exister ! »

QUELQUES POINTS

p1000583Encore un ou deux poèmes longs, et/ou signés : penser à apporter deux poèmes courts, sans mention des auteurs, sur des feuilles séparées.
Et cette question en suspens : comment rendre accessible le déroulement des Festins aux personnes n’ayant pas internet ? Nous envisageons dans un premier temps d’imprimer les poèmes et les comptes-rendus pour les mettre dans un classeur. Il sera à la disposition de tous, à la Bibliothèque.

Andréine Bel

Page de Christophe Forgeot sur cette rencontre

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