Compte-rendu des Festins poétiques 7

Invitées d’honneur :  Sophie Quignard et Nicole Postaï
Animatrice : Andréine Bel
Nombre de participants : 14

Cette septième édition des Festins poétiques a invité Sophie Quignard et Nicole Postaï pour une rencontre poésie et œuvres plastiques.

1 – LA RENCONTRE

Conventions de transcription :

– Les * indiquent le nombre de fois qu’un poème a été choisi et lu à voix haute.
– Sont transcrits les poèmes qui ont au moins 1 * .
– Les poèmes élus ont au moins deux ** .
– La partie lue par les participants apparaît en gras lorsqu’elle est extraite d’un poème plus long.

Nous avons élu 7 poèmes parmi les 16 lus à voix haute et les 29 contemplés.

****
Au milieu de l’hiver
ses yeux étaient juillet

Tugrul Keskin

***
Vieilli, fourbu
Il cherche encore à s’appuyer
Sur l’épaule d’une rose

Yannis Ritsos (Grèce)

**
Vais-je m’endormir ? Dans mon lit,  je papillonne,
Il fait noir, un soir que le ciel aime, c’est vrai
Je vois la lune, elle chante, sa voix me plait,
Me réconforte lorsque seul, on m’abandonne.

Je ferme les yeux et, je n’entends aucun son,
Je les rouvre, et hélas mes sentiments s’emmêlent.
Je remarque sur mon bureau une boisson,
vide, comme mes pensées qui, enfin se taisent.

Soudain, je pense à toute ma journée, si dure,
Tous ces sentiments qui, séparés ne font rien,
Mais qui réunis, ne sont plus qu’un beau fruit mûr

Ce sentiment que tout être humain, sauf vauriens,
Apprécie et déteste, facile, difficile,
C’est l’amour et qui, hélas, ne tient qu’à un fil.

Maxence Boukellala

**
Je repose mes mains dans cette source
et mes mains sentent passer dans leurs veines
la musique du monde.

Patricio Sanchez (France/Chili)

**
Illicite vagabondage des choses,
que font-elles une fois nos paupières closes ?

Evidente proximité des distances
arc-boutées au fond de l’œil
en vapeur de lumière.

À force de se difracter,
l’Homme s’est cru multitude.

Est-ce moi, est-ce toi
qui habite nos corps ?

Le bleu du ciel, l’ocre du sable.
De quelle couleur est la ligne d’horizon ?

Vu du soleil l’homme n’est que spirales
même après sa mort.

Le sentier de l’exacte solitude
à mille chemins.

L’ancienne résolution de se croire
feu ou homme
s’est, elle aussi, achevée par un non-lieu.

Thierry Cazals, un matin de mai 1994.

**
[…]

Seule l’implosion de la pierre nous rejoindra dans ses demeures
J’ai le droit de l’aimer, sans rémission,
d’un pur silence.

Mes mains aussi,
familières des argiles.
Elles mûrissent à l’appel du présage,
orgueilleuses d’avoir su
qu’elles appartenaient à la même pierre.

 Et la pierre s’avance,
dans la crue de ses pépites,
sous les vivats des tempêtes !

[…]

Heureux comme les pierres
je voyage dans l’immobile
un prisme de liberté dans mes poches.

Voici les fleurs d’impatience.

[…]

Rémy Durand

**
Tu es l’espace qui s’élargit
Le vent en broussaille
La lumière frisée
Tu es l’amour sous la rocaille
Le lointain derrière le voile
L’arbre sur la colline nucléaire
Mon tapis de prière c’est ton ombre
Tu es la mer avec ses grottes
L’épaule de ses vagues
La soif de ses marins engloutis
Tu es le désir
Quand tu ouvres tes univers
Tu es ma louve bleue
Quand tu te donnes à l’éclaircie
Tu es la naissance
Quand tu fais fondre le désespoir
Par le mouvement de tes cheveux
Le vent du large de ta parole

René Barbier (fondateur du Journal des chercheurs)
dans la revue de poésie Le Matin déboutonné n°11

*
Jeune et fière tu étais
ma mémoire
Tu t’en vas et me laisses
transparent.

Marie Bagnol

*
Oui je t’aimais
oui mais

Serge Gainsbourg

*
Et l’amour toujours l’amour l’amour
le sixième continent comme une rose de folie.

Luc Vidal

*
Sauver la vie
C’est ne plus accepter la main tendue dans le vide
Les doigts écartés dans la vacuité du ciel
D’une humanité oublieuse
Sauver la vie
C’est ne plus croire à la montagne sans le soleil glissant dans sa nuque
C’est ne plus s’accommoder de la vague sans sa mousse crépitante
C’est en pleine conscience
Ne plus tolérer la parole sans les nappes fraternelles
Les champs d’ignames sans la pluie des poignées de main
Les carafes sans la fontaine des sourires
Sauver la vie
C’est ne plus supporter le pissenlit gracile
Sans la bouche de l’enfant qui le disperse
D’un seul souffle dans l’univers

Sauver la vie
C’est ne pas baisser les bras devant la finitude mutilée
C’est ne pas baisser les yeux devant la poisseuse fatalité
Devant le canot qui crève
Devant l’âme engloutie des chants premiers
C’est ne pas baisser la pensée devant l’étendard de la détresse
La bannière de la misère
C’est ne pas baisser le poème face à l’impuissance
Reculer devant l’oriflamme de l’adversité
Sauver la vie
C’est ne pas renoncer devant ce qui nous dérange
Devant l’épicentre de l’existence
C’est ne pas fuir devant le tir groupé de l’évidence
Devant la bête noire de celui qui hurle
L’épouvante de sa dernière heure

Sauver la vie
C’est ne plus confondre le rire de la faucheuse avec celui de l’enfance
C’est ne plus équarrir la plénitude
Disséquer le colibri
C’est ne plus dépecer la cohésion du monde
Séparer les lois de la bienveillance
Ni la faim de l’appétit
Sauver la vie
C’est ne plus déchirer la muqueuse du projet
Ni écraser la coque du désir
C’est ne plus arracher les pattes du cœur
Sauver la vie
C’est ne jamais consentir au redoublement des fautes
À l’abandon des utopies
Ni au démembrement des rêves

Sauver la vie
C’est poser l’éléphant et le gorille au-delà des barreaux
C’est retirer l’écharde de la peur
C’est démolir la peste des idées
C’est aspirer la poussière des croyances
Sauver la vie
C’est migrer vers un autre pan de son être
C’est partir vers un ailleurs plus proche de soi
Découvrir un archipel caché derrière les brouillards intimes
Parcourir la parcelle de notre démesure
Sauver la vie c’est entrelacer nos différences
Et se baigner dans l’eau de ce qui nous est commun
Sauver la vie
C’est prendre tous les risques
Pour préserver la tige de la sollicitude

Sauver la vie
C’est décliner l’invitation au bal fatal
Et s’inviter à la farandole du possible

Christophe Forgeot

*
[…]

Un crâne roulé de chars et de guerre lointaine.
Dans quel cri auras-tu le temps de ta mort ?
Nous manquons de point d’appui :
les regards nous étreignent comme gant trop petit.
On se perd : même chemin pourtant.
On se fuit : même solitude, immédiate.
C’est maintenant qu’il nous faut vivre
si nous ne voulons pas servir d’étendoir
aux pègres des canons.

[…]

Rémy Durand

*
À quatre heures du matin, l’été,
Le sommeil d’amour dure encore.
Sous les bosquets l’aube évapore
L’odeur du soir fêté.

Mais là-bas dans l’immense chantier
Vers le soleil des Hespérides,
En bras de chemise, les charpentiers
Déjà s’agitent.

Dans leur désert de mousse, tranquilles,
Ils préparent les lambris précieux
Où la richesse de la ville
Rira sous de faux cieux.

Ah ! pour ces Ouvriers charmants
Sujets d’un roi de Babylone,
Vénus ! laisse un peu les Amants,
Dont l’âme est en couronne.

Ô Reine des Bergers !
Porte aux travailleurs l’eau-de-vie,
Pour que leurs forces soient en paix
En attendant le bain dans la mer, à midi.

Arthur Rimbaud, Bonne pensée du matin

*
Il y a un terrible gris de poussière dans le temps
Un vent du sud avec de fortes ailes
Les échos sourds de l’eau dans le soir chavirant
Et dans la nuit mouillée qui jaillit du tournant
des voix rugueuses qui se plaignent
Un goût de cendre sur la langue
Un bruit d’orgue dans les sentiers
Le navire du cœur qui tangue
Tous les désastres du métier

Quand les feux du désert s’éteignent un à un
Quand les yeux sont mouillés comme
des brins d’herbe
Quand la rosée descend les pieds nus sur les feuilles
Le matin à peine levé
Il y a quelqu’un qui cherche
Une adresse perdue dans le chemin caché
Les astres dérouillés et les fleurs dégringolent
À travers les branches cassées
Et le ruisseau obscur essuie ses lèvres molles à peine décollées
Quand le pas du marcheur sur le cadran qui compte
Règle le mouvement et pousse l’horizon
Tous les cris sont passés tous les temps se rencontrent
Et moi je marche au ciel les yeux dans les rayons

Il y a du bruit pour rien et des noms dans ma tête
Des visages vivants
Tout ce qui s’est passé au monde
Et cette fête
Où j’ai perdu mon temps

Pierre Reverdy

*
Rien autre que le désordre de ce qui vibre et nous fait graves
pleins d’un désir de vent et d’eau

 Gilbert Renouf

*
[…]

Un dernier lyric
C’est trop tard
Ce trip à la con
J’en ai marre
J’voudrais plonger
Dans un ballon
Sans cauchemar
Sans cernes noires

[…]

Mü, Mauvaise langue

2 – LE PARTAGE

Présentation par A. Bel

Sophie, nièce de Pascal Quignard, sort de son antre pour la deuxième fois : ce n’est pas le moindre accomplissement des Festins poétiques. Une poésie des profondeurs, qui s’appréhende par la surface, la peau des choses.
Nicole Postaï a étudié aux Beaux-arts à Luminy, elle est paysagiste et céramiste.

Intervention

Le Festin 7 a dévoilé le travail de longue date, conjoint et autonome à la fois, des encres et constructions de Nicole Postaï à partir des mots de Sophie Quignard. Ce n’était pas gagné – la tâche était ardue – mais aucun des deux arts n’a englouti l’autre, les deux ont fleuri en s’éclairant mutuellement. Les installations se sont magnifiquement adaptées au lieu, et nous nous sommes promenés le long des chemins escarpés de l’art avec délice.

3 – LA DEGUSTATION

C’était bombance à Bizance, éclats de couleurs en ordre dispersé…

Quelques points

  • Les Festins ont pour mission de redistribuer les cartes : les poèmes ne révèlent leur auteur que lorsqu’ils sont choisis, lus et relus. Ainsi, les poètes renommés (cette fois : Mü, Rémy Durand et Christophe Forgeot) se frottent-ils aux poètes en herbe, ce qui donne un joyeux concert : il est toujours plus facile de jouer juste et grandir dans le pas des grandes pointures… Merci à eux pour leur partage ! Ils nous ont fait ainsi découvrir Gilbert Renouf, Luc Vidal, René Barbier…
  • Le prochain Festin aura lieu le 17 mars 2018 avec Béatrice Machet comme invitée d’honneur, pendant le Printemps des poètes. Elle lancera un pont entre poésie et danse : rencontre poétique gestuelle de 10h à 12h puis festin poétique de 18h à 21h.

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