Les festins poétiques

Brigitte Broc

BrigitteBroc

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Brigitte Broc naît et grandit en Gironde. Elle vit depuis 1998 dans l’arrière-pays grassois.

De son enfance passée à proximité de l’océan, elle a gardé un goût marqué pour l’horizon, les grands espaces : « Le grand large des mots l’appelle… »

Elle a travaillé dans la traduction, l’enseignement, la communication et l’audiovisuel et se consacre désormais à l’écriture.

Elle aime aller à la rencontre des autres, pour échanger : par le biais d’ateliers d’écriture, par le dialogue, dans des livres d’artistes et des expositions, avec plasticiens, photographes, calligraphes ou bien avec des musiciens, des danseurs et d’autres poètes pour des « récitals » car elle trouve essentielle l’oralité de la poésie.

Ses thèmes de prédilection sont la nature, les lieux, les paysages intérieurs, les origines, le rapport de l’homme au monde, le féminin sacré.

Bibliographie

Le Jardin Andalou
Editions Encres Vives – Poésie

L’Enfant des Marées
Editions Associatives Clapas – Poésie

En attente d’aube
Editions Le Nouvel Athanor

La demeure du peuplier
Editions l’Harmattan

À tire-d’elle
Livre d’artiste avec calligraphies de Pierre Brabant
Editions Réciproques

Chants des dunes
Livre d’artiste avec dessins à l’encre de chine et pastels à la cire de Gilles Bourgeade
Editions du Petit Véhicule

L’haleine tiède des vergers
Livre d’artiste avec peintures de Nathalie de Lauradour
Editions du Petit Véhicule

Présence Minérale
Livre d’artiste avec eaux fortes de Guy Pontier

Dit de l’arbre
Livre d’artiste avec monotypes de Nathalie de Lauradour

Bienveillance des sources
Livre d’artiste avec gravures d’Henri Baviera

Ferveur du matin
Livre d’artiste avec peintures de Françoise Rohmer

L’infini visage
Livre d’artiste avec monotypes de Joyard

Bribes d’été
La robe rouge
Rien que la mer
Mue de la parole
Ce peu de neige
La gloire secrète
Autres soleils
Livres d’artiste avec Youl

Collectifs Poésie :
Les Cahiers du Sens, Flammes Vives, Les Citadelles, Menu Fretin, La Voix des Autres, Le Voleur de Feu, L’Année Poétique 2007 ( Anthologie Seghers ), Anthologie Sable, L’Arbre,  Francopolis et Les Carnets d’Eucharis (revues en ligne), Anthologie ‘’Visages de Poésie’’- Rafaël de Surtis Editions, Anthologie poétique Francopolis 2008-2009- Clapas Editions, Anthologie ‘’Outremer, Outre-mer’’ 2009-2010, Le Chevre-feuille étoilé, Souffles, Vocatif (m’a consacré son numéro spécial de mars 2015).

CD audio :
« Mon désir est devenu jardin », poèmes de Brigitte Broc et musique d’Emeline Chatelin.
Editions Parole
« Résonances », poèmes de Brigitte Broc et musique de Cyril Cianciolo.

 

Compte-rendu des Festins poétiques 5

Invités d’honneur : 3000 femmes poètes du Maharashtra et Bernard Bel
Animatrice : Andréine Bel
Nombre de participants : 12

Cette cinquième édition des Festins poétiques a invité 3000 femmes « illettrées » et poètes du Maharashtra en Inde, à travers les documents audio et vidéo présentés par Bernard Bel.

1 – LA RENCONTRE

Conventions de transcription :

– Les * indiquent le nombre de fois qu’un poème a été lu à voix haute.
– Sont transcrits les poèmes qui ont au moins 1 *.
– Les poèmes élus ont au moins deux **.
– Pour les poèmes longs, la partie lue par les participants apparaît en gras.
– Je garde ici l’ordre chronologique de lecture des poèmes.

Nous avons élu 4 poèmes parmi les 17 lus à voix haute et les 24 contemplés.

**
Le nénuphar m’a dit :
qu’est-ce la douceur ?

Andréine Bel

*
La fatigue passée, poursuis ta route,
arrosant dans les jardins de tes gouttes d’eau nouvelles
les boutons en grappes des jasmins sur les bords de la Vananadi,
répendant un instant ton ombre familière sur le visage des cueilleuses de fleurs
qui froissent et fanent à essuyer la sueur de leurs joues, les lotus de leurs oreilles.

Kalidasa, poète indien (2e siècle av. J.C.), Le nuage messager.

******
Il se peut qu’il neige
avant la fin de la phrase
et que recule
l’escargot d’un geste spontané

Sophie Quignard

**
Poudre de curcuma
Curry indien
Un ciel orangé se dessine
Sur la page blanche de mon assiète.

Nicole Postaï

*
Le vent souffle dans la ramure,
les éléphants vont de branche en branche
sur les poteaux électriques.

Jack Revest

*
Je nuagécris le ciel
Je tire des mèches blanches de vapeur jusqu’à ce que mes tempes mon cuir chevelu battent à l’unisson comme s’ils mettaient plein gaz
vitesse et combustion allumage à ne jamais éteindre
pour que je survive toujours
montre-moi ta piste
je te dirai mon altitude
je sortirai pour toi mon train d’atterrissage secret

                             pour l’unité

Béatrice Machet

*
Il faut capturer l’instant précis avant qu’il s’échappe.

Jack Revest

*
Le goëland se moque de l’infini
Qui peut rapprocher, qui peut séparer
Les rives de l’infini ?

Bernard Bel

*
Femme nue, femme noire
Vétue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu’au cœur de l’Été et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée

Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.
Délices des jeux de l’Esprit, les reflets de l’or ronge ta peau qui se moire
À l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Eternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

Léopold Sédar Senghor, Chants d’ombre

*
Chaque matin de la semaine
c’est le même rituel du maquillage
sauf le dimanche
comme si ce jour-là
ses rêves montaient à la surface
et lui servaient de fond de teint

Daniel Birmbaum

*
Le puit

Dans cette terre poudrée l’étau enserre tes doigts
Et leur geste meurtri apaisera la soif
de l’amour de ta vie par l’humble rouge obole
Et ton sang Intouchable sera l’eau de la foi

Françoise Sayour

*
Aujourd’hui je n’ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.
Des oiseaux qui n’existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.
Ne rien faire
sauve parfois l’équilibre du monde,
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.

Roberto Juarroz, poésie verticale 13, édition bilingue, traduction Roger Munier, José Corti 1993, p. 120-121

*
Une pierre pour oreiller
j’accompagne
les nuages

Maryse Chadaix

*
 Il a été dit
dans le monde de l’ouest
que le sommeil était le petit frère de la mort.
Mais nos anciens savaient qu’il n’en était rien.
Le sommeil est plus vieux que la mort
et mourir est seulement
une sorte de sieste, un passage entre les rêves.

Auteur ?,  Oligawi

*
Les étoiles sont bercées par elles
Et des pensée de toutes nuances
Sont aspirées du fond de l’abîme
Et répandues sur les rivages de la vie

Rabindranath Tagore (1861 – 1941), poète bengali

*
Des éclats de voix
derrière les volets clos
dimanche d’été

Auteur ? Poète japonais

*
Mais tout poème n’est qu’un balbutiement
sous le balbutiement sans fin des étoiles

Roberto Juarroz, poésie verticale 3

*
L’amour est mort entre tes bras
Te souviens-tu de sa rencontre
Il est mort tu la referas
Il s’en revient à ta rencontre

Encore un printemps de passé
Je songe à ce qu’il eut de tendre
Adieu saison qui finissez
Vous nous reviendrez aussi tendre

Dans le crépuscule fané
Où plusieurs amours se bousculent
Ton souvenir gît enchaîné
Loin de nos ombres qui reculent

Ô mains qu’enchaîne la mémoire
Et brûlantes comme un bûcher
Où le dernier des phénix noire
Perfection vient se jucher

La chaîne s’use maille à maille
Ton souvenir riant de nous
S’enfuir l’entends-tu qui nous raille
Et je retombe à tes genoux

Tu n’as pas surpris mon secret
Déjà le cortège s’avance
Mais il nous reste le regret
De n’être pas de connivence

La rose flotte au fil de l’eau
Les masques ont passé par bandes
Il tremble en moi comme un grelot
Ce lourd secret que tu quémandes

Le soir tombe et dans le jardin
Elles racontent des histoires
À la nuit qui non sans dédain
Répand leurs chevelures noires

Petits enfants petits enfants
Vos ailes se sont envolées
Mais rose toi qui te défends
Perds tes odeurs inégalées

Car voici l’heure du larcin
De plumes de fleurs et de tresses
Cueillez le jet d’eau du bassin
Dont les roses sont les maîtresses

Tu descendais dans l’eau si claire
Je me noyais dans ton regard
Le soldat passe elle se penche
Se détourne et casse une branche

Tu flottes sur l’onde nocturne
La flamme est mon cœur renversé
Couleur de l’écaille du peigne
Que reflète l’eau qui te baigne

Ô ma jeunesse abandonnée
Comme une guirlande fanée
Voici que s’en vient la saison
Et des dédains et du soupçon

Le paysage est fait de toiles
Il coule un faux fleuve de sang
Et sous l’arbre fleuri d’étoiles
Un clown est l’unique passant

Un froid rayon poudroie et joue
Sur les décors et sur ta joue
Un coup de revolver un cri
Dans l’ombre un portrait a souri

La vitre du cadre est brisée
Un air qu’on ne peut définir
Hésite entre son et pensée
Entre avenir et souvenir

Ô ma jeunesse abandonnée
Comme une guirlande fanée
Voici que s’en vient la saison
Des regrets et de la raison

Guillaume Apollinaire

2 – LE PARTAGE

Présentation de Bernard Bel, par A. Bel

Un ingénieur du CNRS vivant en Inde plus de quinze ans, cela donne un goût certain pour la musicologie, la linguistique et l’archivage…

Intervention

Les chants de la mouture ont été collectés par Guy Poitevin et son épouse Hema, enregistrés et archivés par Bernard de manière à les rendre accessibles à tous : chercheurs scientifiques, étudiants et simples citoyens désireux de connaître ce patrimoine en train de disparaître dans sa forme originelle puisque les moulins électriques ont remplacé les meules de pierre même dans le plus reculé des villages indiens.

Ces paysannes illettrées composent et se transmettent des ovi.

Voir la transcription de l’intervention

3 – LA DEGUSTATION

Mangues, papayes et noix de coco comme rafraichissement, tartes salées, sucrées et bonne humeur au menu…

QUELQUES POINTS

 Ce festin marque le début d’une nouvelle phase des festins où nous entrons explicitement dans la facture même des poèmes.

Penser à amener un poème de soi et aussi d’un poète que l’on apprécie particulièrement.

Les festins partent en vacances trois mois et reprendront samedi 16 septembre 2017 avec Michel Deshays comme invité d’honneur.

3000 femmes poètes du Maharashtra

(Voir le compte-rendu du Festin poétique n°5)

La superficie du Maharashtra est environ la moitié de celle de la France, et sa population le double. L’ouest montagneux est fortement arrosé par la mousson tandis que le centre est bien plus aride. Une particularité de cet État de l’Inde est son homogénéité linguistique. Le marathi est la langue commune à toute la population rurale, ce qui a permis au projet “Grindmill songs” de couvrir une vaste étendue.

La pratique de la mouture manuelle du grain a aujourd’hui quasiment disparu en raison de la mécanisation. Pendant une trentaine d’années, jusqu’en 2004, un groupe d’animateurs sociaux ont collecté auprès de 3310 femmes les textes de presque 110 000 « chants de la mouture » dans 1124 villages.

S’agit-il de chants ou de poèmes ? J’utilise les deux mots, tout en sachant que les femmes les désignent par le terme « ovī  » qui sera explicité plus loin.

Parmi les 110 000 chants/poèmes, 4600 ont été enregistrés et plus de 40 000 traduits en anglais ou en français.

Les acteurs du projet

Le Collectif des Pauvres de la Montagne (GDS) a été fondé dans les années 1970 à l’ouest du Maharashtra. C’est un groupe informel de citoyens assurant collectivement la responsabilité du développement de leur village. GDS a été longtemps porté par VCDA, une ONG dirigée par Hema Rairkar et Guy Poitevin.

Le projet “Grindmill songs” a bénéficié de soutiens de l’UNESCO et de la Fondation Leopold Mayer pour le Progrès de l’Homme (FPH).

Quand j’ai rejoint l’équipe en 1995, la base de données de chants de la mouture était constituée de dizaines de milliers de fiches soigneusement répertoriées. La saisie informatique avait commencé. Nous faisions face à de sérieuses difficultés de transcription de données orales et de codage en alphabet Devanagari. J’ai restructuré les textes et les descriptions dans une base de données relationnelle et nous avons recueilli une centaine d’heures d’enregistrements sonores sur support numérique (cassettes DAT, voir la liste).

La collection des textes a été complétée par un travail approfondi d’analyse et de classification. Rajani Khaladkar gérait la base de données avec Hema Rairkar. Asha Ogale en est la traductrice attitrée. (Voir la présentation de l’équipe.)

Guy Poitevin a beaucoup contribué au travail théorique. Depuis un an, le projet bénéficie du soutien logistique et financier de People’s Archive of Rural India (PARI). Je suis chargé de la partie technique : l’édition des nouvelles traductions et la mise en ligne du corpus (voir site).

Un peu de terrain…

Nous allons nous rendre dans le village de Bhambarde, au canton de Mulshi à l’ouest du Maharashtra, en octobre 1995. Voir les 3 premières minutes de cette vidéo :

Quelle est la langue des chanteuses ? Il n’y a aucune honte à n’y rien comprendre, car même un auditeur indien aurait de la difficulté à suivre ! Il s’agit en fait d’une variante rurale du marathi que les femmes (pour la plupart illettrées à cette époque) ont cultivée comme une langue codée…

Voici la traduction des trois chants/poèmes entendus au début de la vidéo :

Une interprétation possible est la suivante :

  1. La jeune femme se désigne elle-même comme une « gardienne de vaches ». Elle est épuisée de travail chez sa belle-famille.
  2. La tendresse de la mère est comparée à la verdure de la forêt.
  3. Mon frère va devenir « quelqu’un ». Il reviendra avec de beaux habits et je le reconnaîtrai de loin.

Les thèmes sont intéressants mais la saveur poétique est loin d’être restituée par ces traductions. (Protestations dans la salle : « On peut faire mieux ! ») Ces traductions en langues européennes sont toutefois indispensables pour accéder au détail du texte d’origine, que je vais tenter de présenter dans quelques exemples.

Le vocabulaire et les thèmes

Je me suis livré à une analyse lexicométrique sur les 110 000 textes en marathi pour mettre en exergue les mots les plus utilisés, puis j’ai classé les 3623 thèmes de leur classification par leur fréquence d’apparition dans les chants. Voici le tableau qui en est résulté :

On trouve 83000 mots différents dans l’analyse lexicométrique. En tenant compte des synonymes le lexique doit approcher les 40000 mots. Ce qui suggère que les poèmes ont recours à un vocabulaire très riche. Il ne s’agit pas de simples « chants de travail ». (Il en existe par ailleurs.)

Une des expressions les plus entendues est : “Sāṅgatē bāī tulā!”, « Je te dis, femme ! » L’anonymat de cette formule énonciatrice — aucun chant n’est jamais attribué à qui que ce soit — ne rend que plus personnelle l’énonciation, car elle est celle d’un soi collectif de femmes : ce Je est riche de la personnalité de toutes.

Si l’on entend 4257 chants consacrés au travail, seulement 167 mentionnent sa pénibilité.

Les liens familiaux

Ils tiennent une place centrale dans le corpus des chants de la mouture. Ce n’est guère surprenant car, en Inde comme dans de nombreuses sociétés traditionnelles, les rapports interindividuels sont codifiés selon le modèle des liens familiaux. « Mon frère », « ma fille », « ma tante »… sont couramment utilisés quand on s’adresse à une personne extérieure à la famille.

Le premier poème exprime la tendresse envers le jeune frère. Remarquer le mot pāīsīkala qui signifie « bicyclette », une transcription phonétique de bicycle en anglais…

La relation familiale devient parfois problématique, et cette complexité est exposée dans de nombreux chants. Une situation typique est celle de « la fille de mon frère va épouser mon fils ». Le souci de la chanteuse n’est pas celui de la consanguinité mais l’ambiguïté du statut de cette jeune femme qui sera à la fois sa nièce (objet de tendresse) et sa belle-fille (objet de soumission).

Dans le poème suivant la chanteuse précise : « Nous allons toutes deux demander un sari et un corsage. » Une manière, peut-être, de se rallier à une identité féminine dépassant tout clivage…

La cosmologie et les saisons

En Inde rurale, les saisons et la configuration du ciel nocturne tiennent une place importante. Nous allons la découvrir dans un poème.

La maison lunaire Rohini, apparaissant avant Mriga, est annonciatrice de pluies avant la mousson. Rohini est associée à la sœur, en général mariée plus tôt que son frère Mriga. Elle aura donc un enfant avant lui.

Le poème dit en substance :

La pluie tombe avant Mriga, de Rohini
Berceau en mouvement avant le frère, de la sœur

On peut admirer les correspondances sonores entre la première et la deuxième ligne du distique. Plutôt que de dire « la sœur a un bébé » elle dit « berceau en mouvement » parce que pāḷaṇā hālatō rime parfaitement avec pāūsa paḍatō qui signifie « il pleut »

Ces textes font penser à des pierres précieuses sculptées par les remous du fleuve de leur transmission. On ne s’étonne pas de retrouver les mêmes mots (jamais écrits) à des centaines de kilomètres de distance, voire une dizaine d’années d’intervalle. Ni qu’une femme se souvienne de ceux qu’elle nous a confiés à la visite précédente…

Toutefois, le chant ne reproduit pas exactement le texte qui a été dicté par les femmes. Il met en œuvre d’autres procédés poétiques que je présenterai plus loin. Écoutons l’enregistrement de Sakhale Jai :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

S’agit-il de chants composés ou improvisés ?

La réponse ne pas être catégorique. La plupart des textes sont transmis avec précision depuis des décennies, comme on peut le constater en les collectant dans des lieux éloignés. Mais il arrive aussi, bien que ce soit difficile à distinguer, que la chanteuse improvise ou modifie un poème au vu des circonstances. Pendant une séance d’enregistrement avec une linguiste française prénommée « Geneviève », les chanteuses l’ont saluée en associant son nom à celui de la poétesse Janabai :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paṅḍharpur

Le pèlerinage de Paṅḍharpur occupe une position centrale dans la vie des paysannes du Maharashtra. C’est probablement à l’occasion de ces pèlerinages populaires que les chants ont migré d’une région à l’autre.

Au cœur de la ville figure le temple de Viṭhṭhal (version marathi de Vithoba, un autre nom de Krishna) auquel les intouchables ont obtenu l’autorisation d’accéder à la suite du jeûne de Sane Guruji, un disciple de Gandhi.

C’est ici que les femmes poètes célèbrent la mémoire de Janabai, une femme de basse caste employée comme servante du poète Namdev (au 13e siècle). Promue et émancipée par son talent artistique, elle est devenue une des femmes poètes les plus célèbres de l’Inde. Un temple lui est consacré, décoré de fresques murales. Les images et les poèmes chantés racontent que Viṭhṭhal, ébloui par sa grâce, venait partager son travail de mouture du grain et allait jusqu’à lui donner un bain.

Janabai est donc une femme du peuple qui a séduit le dieu séducteur ! Au point qu’elle a conquis la précédence sur son épouse Rukhmini :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au commencement

Les femmes chantaient pendant la mouture du grain, avant le lever du soleil, tandis que les hommes dormaient encore. Il n’est pas surprenant que les visiteurs de villages du Maharashtra (et probablement d’autres États de l’Inde) n’aient pas eu connaissance de cette tradition de création et de transmission poétique. C’était le cas de citadins comme Hema Rairkar et Guy Poitevin, bien qu’ils fussent engagés depuis des décennies dans un travail de « conscientisation » d’animateurs sociaux issus de ces mêmes villages.

Hema m’a confié que tout a changé un jour où, pendant une réunion de femmes, quelqu’un a lancé la question : « Quel est le sens de l’existence ? » C’est alors que les femmes ont pris la parole en récitant des textes qui, de leur point de vue, répondaient à cette question. Hema et les animatrices ont pris note de ces textes et fièrement ramené à la maison une dizaine de « chants ». La fois suivante elles ont eu la surprise d’en collecter une centaine, et surtout découvert que toutes les animatrices de GDS en connaissaient… C’est ainsi que le projet a commencé pour aboutir à presque 110 000 poèmes à ce jour !

À la question du sens de l’existence, les femmes poètes répondaient en décrivant comment elles se voyaient après leur mort. On est très loin de l’imaginaire des Hindous de haute caste précoccupés par les conditions de leur réincarnation et le nécessaire détachement des biens terrestres. Les poèmes montrent au contraire que le sens de leur existence est inscrit dans les liens qu’elles entretiennent avec leur entourage, symbolisés dramatiquement par l’image du frère.

Le premier chant :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Autrement dit, pour ces femmes l’existence (et l’identité) se confondent avec la toile des relations personnelles.

Dimension sociale

L’Inde rurale est une société dans laquelle les rôles masculins et féminins sont fortement déterminés. La femme qui chante fait très souvent allusion à sa condition subalterne, son statut de servante dans la maison de la belle-famille avec qui elle peut s’exposer à de graves conflits, à commencer par les querelles entre époux :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le thème de la rivalité entre la femme âgée et une plus jeune qui entre dans la maison est abordé avec profondeur. Par exemple, un poème évoque la dignité d’une femme mûre — désignée comme une « feuille sèche » — qui oppose le rythme de sa marche à celui de la « feuille verte »…

Dimension politique

Les chants de la mouture sont les points d’entrée d’une réflexion collective des femmes sur leur condition subalterne. Les animatrices de GDS les ont donc intégrés à leur action militante. On les voit ici en train de chanter en reproduisant les gestes de la mouture dans une pièce de théâtre devant un arrêt de bus.

En se libérant du fatalisme — la croyance que toute destinée serait tracée à l’encre indélébile — les opprimés « entrent en politique »… Pour cela, il faut agir en groupe. Cette démarche coopérative d’émancipation, promue par le Collectif des Pauvres de la Montagne, n’est ni gandhienne ni marxiste. C’était celle du leader charismatique Bhimrao Ramji Ambedkar (1891-1956), issu de la communauté intouchable des Mahar et promu par de généreux donateurs qui lui ont ouvert l’accès à une formation académique de haut niveau. Il a obtenu un doctorat d’économie à la Columbia University aux États-Unis. Il a ensuite rejoint la London School of Economics pour devenir avocat.

Nommé ministre de la Justice au moment de l’indépendance de l’Inde, Bhīm Ambedkar portait, selon les mots de chanteuses Mahar, « des souliers rouges et des chaussettes ». À la pochette de son veston, un « stylo en or ». Il s’en est servi pour rédiger la Constitution de l’Inde mais il a aussi utilisé « un fusil en or avec une gâchette d’argent » pour « tuer Gandhi dans un éclat de rire »… Ambedkar et Gandhi avaient en effet des visions radicalement opposées de ce que serait la libération des intouchables en Inde. Exposé dans sa jeunesse aux stigmates de l’intouchabilité, Ambedkar luttait pour l’abolition du système de castes. Gandhi, par contre, issu d’une haute caste et soucieux de l’appui de Brahmanes progressistes dans son combat pour l’indépendance, voulait préserver le système des castes tout en délégitimisant l’intouchabilité, ce qui se limitait pour lui à permettre l’accès aux lieux de culte de toute personne quelle que soit son origine.

Les femmes Mahar chantent Ambedkar en construisant leur propre mémoire — celle de la communauté des dalit (« opprimés ») néobouddhistes — à travers une réappropriation, une sublimation, parfois jusqu’à la falsification de faits historiques marquants.

Lire à ce sujet le dernier ouvrage de Guy Poitevin :
Ambedkar ! Des intouchables chantent leur libérateur (Karthala, 2009)

Ramābāī, la première épouse d’Ambedkar, issue comme lui de la communauté Mahar, est un personnage emblématique de cette célébration. C’est elle qui lui a donné l’inspiration et la force de vaincre ses ennemis.

Une apparition de Ramābāī — femme de basse caste, elle se tient debout aux côtés de Bhīm (Ambedkar) — exerce un effet magnétique sur les spectatrices. Vite, préparer des galettes sucrées !

La charge émotionnelle de cet événement est rendue par la forme intonative du poème. Voir par exemple la complexité des mélismes de la dernière ligne :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ramābāī protège Ambedkar, par ses propres moyens, contre les forces conservatrices qui n’ont cessé de faire obstacle à ses propositions. Le combat de l’eau contre le feu…

L’image d’Ambedkar arrivant à Delhi au volant d’un « char de guerre » est une affirmation forte de son pouvoir et de sa légitimité. La preuve : son véhicule était décoré de miroirs !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ambedkar était, à l’inverse de Gandhi, le défenseur d’une laïcité à l’occidentale. Mais il est célébré comme un demi-dieu dans les grandes étapes d’une vie publique qui s’est paradoxalement achevée par sa conversion au bouddhisme. Il avait déclaré que les hors-castes devraient s’affranchir de l’hindouisme pour mettre fin à leur stigmatisation sociale. Toutefois, il avait pris conscience du désarroi que pourrait causer le renoncement à la religiosité qui imprègne les actes de la vie quotidienne en Inde. Certains poèmes chantés déplorent que Bhīmrāyā ait demandé aux femmes Mahar de ne plus se rendre à Paṅḍharpur…

Pour cette raison, Ambedkar s’est mis en quête pour sa communauté d’une nouvelle appartenance religieuse qui lui redonnerait le goût de la transcendance. Après une longue réflexion, il l’a trouvée dans le bouddhisme qui, dans sa version d’origine, réfutait strictement la notion de caste. Les Mahar sont ainsi appelés « néobouddhistes ».

Dans l’imaginaire des chanteuses, Bhīm est pour l’éternité l’allié du Bouddha (Gautama) comme le font apparaître des images de calendriers néobouddhistes.

Ramabai, la première épouse d’Ambedkar, est morte en 1935. Il s’est remarié en 1948 avec une Brahmane, Dr. Sharada Kabir (rebaptisée Savita) qui était son médecin traitant. Cet épisode a été entièrement réécrit au goût des paysannes de la communauté Mahar. Elles racontent qu’il a « pris une co-épouse » sous l’influence malicieuse de cette Bāmaṇ. Elles iront jusqu’à accuser Savita d’avoir empoisonné son mari, décédé peu après leur conversion au bouddhisme en 1956. Savita Ambedkar a vécu jusqu’à l’âge de 93 ans en 2003.

Dans la représentation des chants et images construisant la légende d’Ambedkar, il est décrit en route vers la demeure de Bouddha, aux côtés de Ramabai, sur un charriot en or poussé par Ghaje Maharaj, un réformateur social du 20e siècle. Le Roi d’Amérique en personne est venu honorer sa mémoire, avec un geste qui évoque celui d’une mère dont l’enfant vient de mourir.

La mélodie

Si les poèmes des paysannes du Maharashtra sont des chants, comment caractériser leurs mélodies ? J’aborde ce sujet avec un exemple singulier, car il s’agit d’un chant interprété par le seul homme que nous ayons eu le loisir d’enregistrer. Dighe Baban, célibataire avec une grande chevelure, mout le grain et chante avec les femmes de sa famille. Son récit est le début de l’histoire tragique de la reine Changuna, son époux Shriyal et leur fils Chilaya.

Écoutons plutôt la mélodie :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous avons soumis des extraits d’enregistrements de chants de la mouture à S.P. Singh, un musicien originaire du Punjab qui vivait à Delhi. Spécialiste de l’accompagnement du chant classique et folklorique, il avait pour consigne de reproduire précisément les airs sur son instrument (le sarangi).

Cette mélodie interprétée par Dighe Baban est une des plus répandues au Maharashtra sous de multiples formes. Voici l’interprétation de S.P. Singh (tune #13) :

 

 

 

 

 

 

 

Il est important de noter que M. Singh ne comprenait pas du tout les paroles. À l’époque nous n’en avions aucune traduction. Nous étions intéressés uniquement par la dimension mélodique.

La première réaction de S.P. Singh a été : « Ces femmes ne savent pas chanter ! » Il est vrai qu’elles chantent « faux » selon les critères d’un musicien classique… Au terme d’une écoute plus attentive, M. Singh nous informait que cet air était à son avis celui d’un chant populaire, ou encore d’une musique de film. Il existe en Inde une forte perméabilité entre le folklore et la musique de film, puisque les musiciens battent la campagne pour récolter le répertoire traditionnel, souvent même se l’approprier.

Une centaine d’airs ont été répertoriés et documentés par Véronique Bacci dans le cadre de son mémoire de DEA à l’Université de Provence en 1998. On peut en écouter des exemples dans la colonne Tunes sur la page des enregistrements.

Voici quelques notations (tunes #33, #34, #35) :

Il y aurait beaucoup de remarques à faire sur les différences entre les interprétations du chanteur et celles du joueur de sarangi. L’une des plus évidentes dans ce corpus est la confusion apparente entre les modes majeur et mineur. En musicologie classique indienne on utiliserait d’autres termes qui veulent dire la même chose. Dans le chant de Dighe Baban, on entend un glissement entre si bécarre et si bémol, ce qui, pour une oreille occidentale, reviendrait à tergiverser entre majeur et mineur.

Parfois le rendu au sarangi est quasiment impossible. C’est à mon avis le cas ici (tune #56) :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans un autre chant interprété par des femmes de Tadakalas (notamment la célèbre Gangubai), S.P. Singh a affirmé reconnaître la musique d’un film qu’il a reproduite à sa manière. Écoutons la différence (tune #59) :

 

 

 

 

 

 

 

 

Je voyais S.P. Singh prendre des notes pendant qu’il écoutait les enregistrements. J’ai cru qu’il transcrivait les mélodies mais il m’a répondu qu’il écrivait les paroles… alors qu’il n’en comprenait pas un mot ! Ce paradoxe m’a incité à me questionner sur la nature de ce que les femmes nous donnent à entendre. Nous avons souligné la place centrale du texte. Elles n’ont pas la moindre idée de ce que nous appelons un « air » — a tune. Si on leur demande un autre chant sur le même air, elles ne savent pas répondre. Si on leur demande d’interpréter le même texte sur un autre air, elles ne comprennent pas ce qui leur est demandé.

“These women don‘t know how to sing!” disait M. Singh. Après tout, il avait raison, car elle ne chantent pas vraiment… Il ne s’agit pas de chant mais plutôt de « parole poétique ». Techniquement, on ne devrait pas la décrire en termes de mélodie et de tonalité, mais plutôt de prosodie et de structure intonative (intonation pattern). La différence est dans la notion d’intervalle musical qui existe dans toutes les formes de mélodie, alors que la prosodie de la parole est faite de formes, de patterns d’intonation. Prononcer une phrase avec de vrais intervalles musicaux produit souvent un effet comique…

Prosodie et mélodie se croisent souvent sur le terrain de la création. Tout le monde se souvient de Jacques Brel déclarant avec modestie qu’il ne faisait que de la chansonnette et pas de la poésie ! Or, pour prononcer une phrase comme « dans le port d’Amsterdam y’a des marins qui chantent… » on utilise spontanément une structure intonative qui reflète dans sa forme le schéma mélodique de la chanson de Brel. Est-ce par hasard ? Pas tout à fait. Brel a beaucoup utilisé cet effet, peut-être à son insu. Il parle et chante en même temps, c’est un des marqueurs de sa poésie.

On rencontre le même usage chez d’autres chanteurs comme les Beatles. Voir par exemple Paul McCartney interprétant « Michelle, ma belle… » Ces chanteurs ont peut-être été inspirés par la musique indienne friande de cet apparentement des formes mélodiques et prosodiques. Nous voici de retour en Inde !

Dans une conférence (voir vidéo) qu’il a donnée en 2001 au Collège de France, où il était titulaire de la chaire de poésie, Yves Bonnefoy affirme la primauté du son comme révélateur des pouvoirs de la forme poétique : « Forme comme telle — non signifiante — et son au delà de la signification, cela ne fait qu’un tout… »

C’est pourquoi je vous propose, pour finir, une immersion dans la structure sonore des chants-poèmes des femmes du Maharashtra…

OVI

Posons une dernière fois la question : s’agit-il de poésie ou de chant ?

Les femmes du Maharashtra utilisent un tout autre mot pour désigner leur forme de versification vocale. Ce mot ne se traduit pas par « chant » ni « poésie ». Le terme marathi est « ovī « . Guy Poitevin, dans Le chant des meules (p. 27) le définit ainsi :

Le nom ovī indique toute forme de composition libre à comprendre analogiquement par référence au verbe ovaṇ/ovaṇē qui signifie filer, enfiler des perles sur une corde, coudre, tailler, tisser, corder, tendre une corde etc.

Les femmes expriment une autre analogie : celle du drap ou du sari qu’on admire plié sur le comptoir de la boutique, mais que le drapier va déplier pour nous en faire apprécier la beauté.

Les poèmes que nous avons vus dans leur transcription écrite ne sont que des draps empilés. C’est sous cette forme qu’ils sont mémorisés et transmis en l’absence d’écriture. Je vous invite à en déplier un pour accéder à la pleine puissance de cette parole poétique.

 

 

 

 

 

 

Lakshmi, déesse de la prospérité, s’apprête à visiter la maison. Elle entrera comme une jeune mariée dans sa nouvelle demeure, debout du côté gauche de son époux. La chanteuse déclare plus loin qu’elle inspectera la maison et ira jusqu’à scruter l’esprit de ses habitants…

Mais revenons à la préparation de la visite surnaturelle :

 

 

 

 

 

 

« Ne fais pas tourner le balai ! » Car, en soulevant de la poussière, la jeune femme (Rāhībāī) pourrait souiller la déesse ; de plus, une maison trop bien nettoyée paraît vide et donc improductive. En réalité, la paysanne tient à ce que Lakshmi découvre une étable pleine de fumier et de bouses, signes de prospérité.

Mais pourquoi cette figure d’un balai qui tourne ?

Écoutons comment le premier vers a été « déplié » :

 

 

 

 

 

Le mot kērasuṇī (balai) est renvoyé à la deuxième ligne et placé au centre. De sorte qu’il est accentué par un mélisme, nous en parlerons plus loin. Ana, ga, ka sont des marqueurs emphatiques sans contenu sémantique. La structure de la deuxième ligne est quasiment circulaire, avec une insistance sur l’idée de « tourner » par la répétition du mot et l’absence de la négation nako.

Le deuxième vers est lui aussi déroulé sur deux phrases.

 

 

 

 

Ici, c’est la reprise avec insistance du verbe phiravū à son participe présent phirunī, « en faisant demi-tour », qui est surprenante. Ce n’est plus le balai (kērasuṇī) qui tourne mais Lakshmi qui risque de faire demi-tour. Faut-il y voir une association entre la déesse Lakshmi et le balai, par un effet de polysémie ? Nous avons posé cette question et les femmes ont répondu oui. Pour la fête de Diwali, à l’automne, les paysannes du Maharashtra achètent des balais décorés qui symbolisent Lakshmi — celle-là même qui récompense leur ardeur au travail par la prospérité de la maisonnée.

Le tournoiement est déjà inscrit dans la répétition, mais une nouvelle technique musicale et poétique est utilisée pour le renforcer. Il s’agit du mélisme. Le mot phirunī a été chanté en position finale des phrases, sur la tonique, mais on le trouve aussi placé en position centrale de la dernière phrase, en rupture avec la forme syntaxique. C’est à cet endroit précis que la mélodie, ou plutôt la forme prosodique, permet de réaliser un mélisme.

En parole comme en chant, un mélisme est une figure dans laquelle un mot se déploie sur plus de notes que de syllabes. C’est une figure emphatique.

Écoutons et regardons en transcription mélodique le phirunī central de la dernière phrase : une dizaine de notes pour seulement trois syllabes, sur une durée de 1.5 secondes.

 

 

 

Dans la deuxième phrase du premier vers, le même mélisme était appliqué à kērasuṇī, le balai. Et dans le premier distique il portait sur Rāhībāī qui désigne une auditrice virtuelle.

Le mélisme en chant et en parole spontanée est à la fois un signal en direction des autres, mais aussi un signal à soi, comme indicateur des croyances d’héritage ou personnelles. Cette mise en relief d’un mot, permettant à l’objet qu’il désigne de passer du monde profane au domaine du sacré, est en tout point similaire au processus de « geste vocal » décrit par Laetitia Alliez à propos des chants de femmes de la région du Krib en Tunisie :

L’ornementation n’a plus le rôle libératoire qu’elle possède durant la vie quotidienne, elle est ici réinvestie dans une fonction rituelle dont le but bien précis est d’affirmer une identité culturelle.

Guy Poitevin écrivait :

Le texte est plus l’occasion que la cause du geste vocal et musical. Cette synergie crée l’unicité de sens du distique. Elle rend intenses les échanges sémantiques entre le texte et la mélodie, les timbres des voix et les gestes des chanteuses, les séquences d’intonations et les unités syntaxiques et sémantiques.

Poèmes chantés ou chants poétiques ? Les ovī sont un parfait exemple du franchissement des frontières.

Je termine en laissant la parole à Gangu Ambore « Gangubai », une femme frappée de la lèpre réfugiée dans un temple de Tadakalas qui passait ses journées à chanter des chants de la mouture, pour la plupart dans le style gavaḷaṇ, forme populaire du chant religieux bhajan. (Voir l’article de Jitendra Maid.)

Écoutons un exemple (UVS-33-07) :

 

Bibliographie

ALLIEZ, Laetitia

  • Actes symboliques de femmes, Dernier souffle d’un geste identitaire. Cahiers de Musique Traditionnelle, 2001
  • Le geste vocal des femmes au Krib, une bourgade de la Tunisie du Nord-Ouest : adaptation et filiation lors d’une transition sociale. Thèse sous la direction de Bernard Vecchione – Aix-Marseille 1, 2003

CAELEN-HAUMONT, Geneviève ; BEL, Bernard

POITEVIN, Guy

  • Le chant des meules. De la piété de paysannes à la philosophie de swamis. Kailash éditions, 1997.
  • Ambedkar ! Des intouchables chantent leur libérateur. Poétique d’une mémoire de soi. Édition posthume Bernard Bel, en collaboration avec Hema Rairkar. Karthala, 2009.

Compte-rendu des Festins poétiques 4

Invité d’honneur : Patrick Simon (voir biographie)
Animatrice : Andréine Bel
Nombre de participants : 8

Cette quatrième édition des Festins poétique s’est articulée autour de la poésie courte, en prenant pour exemple le tanka japonais.

1 – LA RENCONTRE

Conventions de transcription :

– Les * indiquent le nombre de fois qu’un poème a été lu à voix haute.
– Sont transcrits les poèmes qui ont au moins 1 *.
– Les poèmes élus ont au moins deux **.
– La partie lue par les participants apparaît en gras.

Nous avons élu 5 poèmes parmi les 9 lus à voix haute et les 16 contemplés.

**
Tu bois la vodka
dans l’ombre de tes silences
et pourtant – pourtant
hier même je me taisais
le vol du papillon noir

Patrick Simon

**
Un piment
Ajouter des ailes :
une libellule rouge

Matsuo Bashô, poète japonais à l’orignie du haïku (1644 – 1694)

**
Dans le prunier blanc
la nuit désormais
se change en aube

Buson, poète japonais (1716 – 1783)

**
Vénus s’est levée, escortée par la lune
Je veux dire à mes amies la joie de ma mère

Femme poète du Maharashtra, chant de la meule

**
Dalles de pierre grise
Usées par le soleil
Et nos pieds nus

Bernard Bel

*
Mon cœur bat
Comme une houle
d’hirondelles

Yotsuya Ryû (poète japonais, 1958)

 

 

*
Les paupières lourdes
Sur un oreiller d’herbes
Je guette sous les neiges
Le pouls de l’Immortel

Catherine Monce

*
Mots gouttes
dans ce no man’s land
j’ai tellement soif !

Andréine Bel

*
Triste et solitaire
Je suis une herbe flottante
À la racine coupée
Si un courant m’entraîne
Je crois que je le suivrai

Tanka écrit par Ono no Komachi, poétesse japanaise (850)

2 – LE PARTAGE

Présentation de Patrick Simon, par A. Bel

Né en Lorraine, Patrick Simon est un essayiste humaniste, romancier et poète. Vivant tantôt au Québec, tantôt en France, il défend la francophonie et l’internationalité pour la poésie. Il crée la revue du Tanka francophone et fonde sa propre maison d’édition Tanka en 2007.

Action

Patrick Simon nous a fait découvrir le tanka, ancêtre du haïku et proche de la philosophie Shintô. Cette forme poétique née au 8e siècle avec l’écriture japonaise, servait au courrier officiel comme aux mots d’amour.

Le tanka est un poème bref de cinq vers sans rime, de 31 sons : 5, 7, 5, 7, 7. Le rythme impair fait résonner les mouvements intérieurs de l’âme. Les trois premiers vers disent une vérité, une réalité perçue par les sens, et les deux derniers approfondissent le sujet, en disant un ressenti. Le tanka est un poème lyrique, impressionniste et universel.

Écrire un tanka, c’est apprendre à se servir des résonnances et alitérations, c’est donner une couleur au poème. La poésie en tant que parole de vérité.

Exemple tiré de l’Anthologie de tanka japonais modernes, p.111
Editions du Tanka francophone

mata kite-ne
hajimete haha-ga
iu yûbe
botan no yûbe
nige-kaeru kana

“Reviens me voir”
ma mère m’a dit un soir
pour la première fois –
je me sauve
un soir de pivoine.

Chikako Yonekawa, auteure japonaise contemporaine

En reprenant les mots prononcés par sa mère losqu’elle la quitta, l’auteure se culpabilise de ne pas vivre avec elle pour la soulager. Les pivoines japonaises fleurissent en hiver, le froid accentue la tristesse et l’inquiétude de la mère âgée restée seule.

Le haïku est différent du tanka en cela qu’il est plus court (trois vers : 5, 7, 5) et moins personnel.

3 – LA DEGUSTATION

Comme les grands esprits se rencontrent, salades de pois chiche, petits pois, tomates etc., délicieuses.

QUELQUES POINTS

Patrick nous a parlé du Tensaku poétique, initié par Bashô au 17e siècle. Un auteur qui le souhaite soumet au goupe de poètes un poème qu’il a écrit et dont il n’est pas tout à fait satisfait. Chacun va lui donner brièvement quelques impressions et suggestions pour qu’il arrive à le parfaire par lui-même. Ceci dans un but d’apprentissage coopératif. Nous avons évoqué cette possibilité pour une fin de première partie, dès que cela nous semblera adéquat.

Même si nous avons regretté être peu nombreux à ce festin (concours de circonstances et Fêtes de Pâques), la dynamique a été enthousiaste.

Le Mitan du Chemin – 29-30 avril 2017

FESTIVAL INTERNATIONAL DE POÉSIE

« LE MITAN DU CHEMIN »

à Camps-la-Source (Var)

Samedi 29 et dimanche 30 avril 2017

Poètes intervenants :

Olympia Alberti, Guy Allix, Michel Baglin, Patricia Castex-Menier, Muriel Compère-Demarcy, Danièle Corre, Bernard Fournier, Maria Hâncu (Roumanie), Telmo Herrera (Equateur), Lionel Jung-Allegret, Gilles Lades, Werner Lambersy, Ada Mondès, Yannick Resch, Françoise Serreau, André Ughetto, Caroline Zamudio (Argentine)

Lectures des poètes ; intermèdes musicaux avec Michel Barbier et Bruno Peyronnin ; marché de la poésie ; rencontres

PROGRAMME

Samedi 29 avril :

10h00- 12h30 : Bibliothèque : atelier d’oralité pour les enfants de l’école avec Muriel Gebelin (dite Mü), slameuse.

10h00-12h30, salle du Foyer : Lectures par les poètes invités (6) et intermèdes musicaux avec Michel Barbier (guitare) et Bruno Peyronnin (violon)

14h30-18h00, Foyer : lectures : 11 poètes et les enfants de l’école (atelier slam), musique

  • pause de 30 minutes à 16h00 : rencontres public-poètes-éditeurs

18h00-19h30 : Temps libre

21 h : salle du Foyer : Récital « Résonances » avec Brigitte Broc (textes) et Cyril Cianciolo (musique)

Entrée : 10 euros

Dimanche 30 avril :

9h30, Défilé dans les rues du village avec interventions poétiques, animé par Frédéric Ganga, poète et crieur public

10h30-12h30, Forum poétique dans le village (La Source,Place de la Mairie et autres lieux) avec les poètes (6), les enfants, et toute personne du public

Apéritif offert par la Mairie au Foyer

15h00-18h00, Foyer : Lectures (11 poètes) et intermèdes musicaux

  • Pause de 30 minutes à 16h30

Un « Marché de la poésie » se tient tout au long du week-end en présence des éditeurs : Éditions Al Manar, Le petit véhicule, Tipaza, Villa-Cisneros, et le plasticien Henri Baviera.

Festin poétique 5, en mai 2017

L’Espace René Nonjon, Rue Grande, Les Mayons (83340) vous invite aux Festins poétiques 5, le samedi 20 mai 2017.

Seront invitées d’honneur plus de 3000 femmes poètes du Maharashtra (Inde) !

Nous voyagerons au cœur de la création collective de paysannes dans l’espace intime de la mouture matinale du grain — voir cet article en français et celui-ci en anglais.

La mémoire écrite et sonore de cette tradition (disparue à l’avènement de la mouture mécanique) a été captée pendant une trentaine d’années par Hema Rairkar et Guy Poitevin. Plus de 100 000 poèmes ont été recueillis, classés et analysés par ces chercheurs, dont 4500 chantés et enregistrés.

S’agit-il de « chant » ou de « poésie » ? Qu’est-ce qui distingue ces deux formes d’expression artistique ? Des réponses apparaissent, curieusement en résonance avec nos cultures « savantes », quand on examine la structure des textes et leur rendu sonore.

Mais, plus que leur forme, c’est le contenu des poèmes qui affirme la sensibilité poétique de leurs auteurs et interprètes : la juxtaposition des niveaux de sens, depuis l’évocation d’événements quotidiens de la vie des femmes — des centaines de situations répertoriées — jusqu’à l’expression subtile et quasi secrète de leurs émotions…

Le corbeau fait son nid dans le tronc d’un acacia
Sotte race de femme ! L’homme a peu de tendresse

Ces femmes qui n’avaient pas appris à écrire ont beaucoup à nous apprendre sur l’art poétique — et la vie en général !

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Voir le contenu intégral de l’exposé : 3000 femmes poètes du Maharashtra

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Le corpus Grindmill Songs of Maharashtra, collection la plus complète de poésie populaire en Inde rurale, est aujourd’hui un projet phare de People’s Archive of Rural India (PARI). Sa publication a été accueillie avec enthousiasme par la presse, voir par exemple :

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➡ Exceptionnellement en lien avec la Fête du Livre de Gonfaron qui sera l’occasion d’une nouvelle rencontre le matin du 21 mai : KUKAÏ de POESIES COURTES avec Andréine Bel, pour tous à partir de 7 ans.

De 10h30 à 12h00. Sur la table : des recueils de poèmes. Autour de la table, des amoureux de la poésie.  Ecriture, lecture contemplative puis lecture à voix haute, élection des meilleurs poèmes…

Voir http://fetedulivredegonfaron.fr/

 

Compte-rendu des Festins poétiques 3

Cette troisième édition des Festins poétiques a pris pour thème celui du Printemps des poètes 2017 : Afrique(s).

Nombre de particpants : 13

1 – LA RENCONTRE

Conventions de transcription

– Les * indiquent le nombre de fois qu’un poème a été lu à voix haute.
– Sont transcrits les poèmes qui ont au moins 1 *.
– Les poèmes élus ont au moins deux **.
– La partie lue par les participants apparaît en gras.

Nous avons élu 6 poèmes parmi les 29 contemplés.

******
Pour caresser le ciel
un arbre à plumes vertes
et de la poudre de soleil

Andréine Bel

***
ô lumière amicale
ô fraîche source de la lumière
ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole
ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité
ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel
mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre […]
ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’oeil mort de la terre
ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale
elle plonge dans la chair rouge du sol
elle plonge dans la chair ardente du ciel
elle troue l’accablement opaque de sa droite patience.

Eïa pour le Kaïlcédrat royal !
Eïa pour ceux qui n’ont jamais rien inventé
pour ceux qui n’ont jamais rien exploré
pour ceux qui n’ont jamais rien dompté
mais ils s’abandonnent, saisis, à l’essence de toute chose
ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose
insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde
véritablement les fils aînés du monde
poreux à tous les souffles du monde
aire fraternelle de tous les souffles du monde
lit sans drain de toutes les eaux du monde
étincelle du feu sacré du monde
chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde !
Tiède petit matin de vertus ancestrales

Sang ! Sang ! tout notre sang ému par le coeur mâle du soleil
ceux qui savent la féminité de la lune au corps d’huile
l’exaltation réconciliée de l’antilope et de l’étoile
ceux dont la survie chemine en la germination de l’herbe !
Eïa parfait cercle du monde et close concordance !

Écoutez le monde blanc
horriblement las de son effort immense
ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures
ses raideurs d’acier bleu transperçant la chair mystique
écoute ses victoires proditoires trompéter ses défaites
écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement
Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs !

Aimé CÉSAIRE, 1913 – 2008, poète français né à la Martinique
Cahier d’un retour au pays natal, 1947

***
Les morts ne sont pas morts
Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres,
La voix du feu s’entend
Entends la voix de l’eau
Ecoute dans le vent
Le buisson en sanglot :
C’est le souffle des ancêtres.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis
Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit,
Les morts ne sont pas sous la terre
Ils sont dans l’arbre qui frémit,
Ils sont dans le bois qui gémit,
Ils sont dans l’eau qui coule,
Ils sont dans l’eau qui dort,
Ils sont dans la case, ils sont dans la foule
Les morts ne sont pas morts.
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis,
Ils sont dans le sein de la femme,
Ils sont dans l’enfant qui vagit,
Et dans le tison qui s’enflamme,
Les morts ne sont jamais sous terre,
Ils sont dans le feu qui s’éteint,
Ils sont dans le rocher qui geint,
Ils sont dans les herbes qui pleurent,
Ils sont dans la forêt, ils sont dans la demeure,
Les morts ne sont pas morts.
Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres,
La voix du feu s’entend
Entends la voix de l’eau
Ecoute dans le vent
Le buisson en sanglot :
C’est le souffle des ancêtres.
Le souffle des ancêtres morts
Qui ne sont pas partis,
Qui ne sont pas sous terre,
Qui ne sont pas morts
Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres,
La voix du feu s’entend
Entends la voix de l’eau
Ecoute dans le vent
Le buisson en sanglot :
C’est le souffle des ancêtres
Il redit chaque jour le pacte
Le grand pacte qui lie,
Qui lie à la loi notre sort;
Aux actes des souffles plus forts,
Le sort de nos morts qui ne sont pas morts;
Le lord pacte qui nous lie aux acte
Des souffles qui se meuvent.

Dans le lit et sur les rives du fleuve,
Dans plusieurs souffles qui se meuvent
Dans le rocher qui geint et dans l’herbe qui pleure
Des souffles qui demeurent
Dans l’ombre qui s’éclaire on s’épaissit,
Dans l’arbre qui frémit, dans le bois qui gémit,
Et dans l’eau qui coule et dans l’eau qui dort,
Des souffles plus forts, qui ont pris
Le souffle des morts qui ne sont pas morts,
Des morts qui ne sont pas partis,
Des morts qui ne sont plus sous terre.
Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres…

Birago Diop, 1906 – 1989, Sénégal, auteur africain francophone.
Les Souffles, Les contes d’Amadou Koumba

***
Terres brunes
entêtées d’absolu
refusant la douceur des pluies
et le miroitement des fleurs
Toute facilité détourne

Colette Gibelin

***
Intruse au bassin,
Eau figée, berges muettes ;
L’ombre en-nuit le jour

Catherine Monce

**
Buvant son café
une pensée pour celle
qui en a cueilli les grains

Jeanne Painchaud (Québec)

*
Femme nue, femme noire
Vétue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux

Et voilà qu’au cœur de l’Eté et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée

Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.

Délices des jeux de l’Esprit, les reflets de l’or ronge ta peau qui se moire

A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Eternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

Léopold Sédar Senghor, Chants d’ombre

*
Toi qui plies, toi qui pleures
Toi qui meurs un jour sans savoir pourquoi
Toi qui luttes, qui veilles sur le repos de l’autre
Toi qui ne regardes plus avec le rire dans les yeux
Toi mon frère au visage de peur et d’angoisse
Relève toi et crie : Non »

David Diop, 1927 – 1960, « Défi à la force »

*
Afrique mon Afrique
Afrique des fiers guerriers dans les savanes ancestrales
Afrique que chante ma grand-mère
Au bord de son fleuve lointain
Je ne t’ai jamais connue
Mais mon regard est plein de ton sang
Ton beau sang noir à travers les champs répandu
Le sang de ta sueur
La sueur de ton travail
Le travail de l’esclavage
L’esclavage de tes enfants
Afrique dis moi Afrique
Est-ce donc toi ce dos qui se courbe
Et se couche sous le poids de l’humilité
Ce dos tremblant à zébrures rouges
Qui dit oui au fouet sur les routes de midi
Alors gravement une voix me répondit
Fils impétueux cet arbre robuste et jeune
Cet arbre là-bas
Splendidement seul au milieu des fleurs
Blanches et fanées
C’est l’Afrique ton Afrique qui repousse
Qui repousse patiemment obstinément
Et dont les fruits ont peu à peu
L’amère saveur de la liberté.

David Diop, Afrique mon Afrique

*
Vent fou me frappe…
la blessure de l’homme est partout
peut-on cerner, peut-on circonscrire la douleur ?
Y a-t-il une frontière du cri ?

Comment mesure-t-on l’ampleur des vents de l’âme ?

Gabriel Okoundji, né en 1962 au Congo, poète de langue française

*
I
Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,

Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
L’immense majesté de vos douleurs de veuve,
Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,

A fécondé soudain ma mémoire fertile,
Comme je traversais le nouveau Carrousel.
Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
Change plus vite, hélas ! que le coeur d’un mortel) ;

Je ne vois qu’en esprit, tout ce camp de baraques,
Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,
Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flaques,
Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.

Là s’étalait jadis une ménagerie ;
Là je vis, un matin, à l’heure où sous les cieux
Froids et clairs le travail s’éveille, où la voirie
Pousse un sombre ouragan dans l’air silencieux,

Un cygne qui s’était évadé de sa cage,
Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.
Près d’un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec

Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
Et disait, le coeur plein de son beau lac natal :
 » Eau, quand donc pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, foudre ? « 
Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,

Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide,
Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,
Comme s’il adressait des reproches à Dieu !

II
Paris change ! mais rien dans ma mélancolie

N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

Aussi devant ce Louvre une image m’opprime :
Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,
Comme les exilés, ridicule et sublime,
Et rongé d’un, désir sans trêve ! et puis à vous,

Andromaque, des bras d’un grand époux tombée,
Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,
Auprès d’un tombeau vide en extase courbée ;
Veuve d’Hector, hélas ! et femme d’Hélénus !

Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique,
Piétinant dans la boue, et cherchant, l’oeil hagard,
Les cocotiers absents de la superbe Afrique
Derrière la muraille immense du brouillard ;

A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
Jamais, jamais ! à ceux qui s’abreuvent de pleurs
Et tètent la douleur comme une bonne louve !
Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !

Ainsi dans la forêt où mon esprit s’exile
Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !
Je pense aux matelots oubliés dans une île,
Aux captifs, aux vaincus !… à bien d’autres encor !

 Baudelaire, Le cygne

*
Suspendue aux fils
invisibles de la vie
je traverse le monde.

Nicole Postaï

*
Baobab, j’entends ton cœur là-bas
Mes bras ne peuvent t’enlacer
J’attends ton cœur qui bat
Mes pensées sous tes futaies
Sous leur toit frémit l’albizia
Ce soir, le palabre me renouera

Françoise Sayour

*
Tes couleurs, tes pays
Tes peuples, tes rythmes, tes sourires
Donnent l’envie

Pamela Briançon

2 – LE PARTAGE

Présentation de Sophie Quignard par Andréine Bel

Née d’une famille d’enseignants, elle est elle-même professeur de littérature : la transmission est au cœur de son action citoyenne. Mais elle vient aussi d’une famille d’écrivains : son oncle Pascal Quignard est un des plus grands auteurs de notre temps.

Sophie écrit : “La poésie pour rendre le temps qu’il fait : poésie de circonstances, poésie scientifique, poésie fugitive (mais pas trop), poésie des états sensibles, ou toute autre forme qui peut faire advenir un cœur pensant.”

Action

Sophie a tout d’abord projeté des photos d’œuvres africaines tout en nous parlant des mouvements poétiques en Afrique et des différents types de poésie qu’elle a abordés dans sa vie.

Puis lecture à deux voix de ses “poèmes scientiques”, par Frédérique Pautet et elle-même.

3 – LA DEGUSTATION

Une nappe dans les tons ocres rouges et gris, des plats plus délicieux les uns que les autres, un régal…

QUELQUES POINTS

Nous avons abordé la question du thème pendant les Festins. « Afrique(s) » nous a bien convenu. Cela nous a reliés au Printemps des poètes. Ce continent africain, qui est souvent lointain pour nous, s’est rapproché par sa poésie et par tout ce qu’il évoque de notre histoire partagée. Nous avons aussi découvert que la contrainte d’un thème peut nous apporter beaucoup : sortir des sentiers battus et aller puiser dans nos ressources en se servant de ce cadre structurant.

Adopterons-nous chaque fois un thème ? Nous avons convenu ensemble que nous devions en ressentir la nécessité pour en choisir un. Nous verrons cela au fur et à mesure du déroulement des festins, et peut-être aussi en fonction des auteurs invités d’honneur s’ils font une proposition en ce sens.

Nous avons évoqué le fait que chaque festin est unique, avec aussi une continuité entre les festins.

 

 

Patrick Simon

Notre invité d’honneur des Festins poétiques 4 le 15 avril 2017 :

Franco-canadien, Patrick Simon est né le 5 mars 1953 en Lorraine (France). Il est essayiste humaniste, romancier et poète. Depuis 1984, il a publié une vingtaine de livres (romans, essais, poésie). Il a été membre du Conseil d’Administration de l’Association Francophone de Haïku. Membre titulaire de l’Union des écrivaines et écrivains du Québec, il est aussi Président de l’Association Festival International de Tanka.

Il est le directeur de la Revue et des Éditions du tanka francophone depuis 2007.

Il anime des ateliers d’écriture en poésie brève et il participe à des conférences ou tables-rondes autour de la poésie, comme de l’humanisme.

Éditeur ou auteur, il participe régulièrement à des salons du livre ou à des festivals littéraires.

Publications

Aux Éditions Lacour, Nîmes / France :

  • « Chemins vers l’autre », Essai -1990-
  • « Émoi et toi », roman -1993
  • « Le parler du Jura », dictionnaire -Collection Rediviva – 1994
  • « Tiers serti», Poésies -1994
  • « Esquisse des sentiments », Roman -1996
  • « Dictionnaire de la tolérance et de la citoyenneté », Essai- 1999
  • « Petits dialogues avec une sculpteure : Marguerite Gagneur », Biographie – 2004

Aux Éditions Cabédita / Suisse :

  • « Voltaire Christin et la mainmorte en Haut Jura », Essai, avec A. Vuillermoz, 1998

Aux Éditions Mille poètes, USA :

  • « A deux pas de moi – haïku et tanka », 2006 (épuisé)

A la Fondation littéraire Fleur de Lys / Québec – Canada :

  • « Itinéraire d’un pacifiste dans les Balkans », Essai, 2005
  • « D’une rive à l’autre », Poésie, 2005
  • « Drogues, toxicomanie : mythes et réalités », Essai, 2006
  • « Sécurité humaine et culture de la paix », 2007
  • « Tiers serti – volume 2 », Poésie, 2008

Aux Éditions du tanka francophone, Laval, Québec / Canada :

  • « Tout poche de moi – tanka », Poésie, 2008
  • « Anthologie du tanka francophone – sous la direction de Patrick Simon, 2010
  • « Mots de l’entre deux – renga » de Martine Gonfalone Modigliani et Patrick Simon, 2010
  • « Le murmure des pins », Poésie, 2014
  • « Seconde Anthologie du tanka francophone », sous la direction de Patrick Simon, 2015
  • « Impur », Récit, publié dans la Collection Pavillon de minuit, 2016

Aux Éditions Pippa, Paris, France :

  • « Tanka : introduction à la poésie brève », coécrit avec Alhama Garcia, 2015
  • « Un souffle poétique du Japon sur nos écrits – actes du colloque du 24 juin 2016 au lycée Henri IV à Paris », 2016

Articles publiés dans plusieurs revues :

  • Cahiers de l’Institut de Documentation et Recherches sur la Paix (Paris, France)
  • Revue Planète Paix (Paris, France)
  • Revue Indépendance et développement (Paris, France)
  • Revue Défi jeunesse, Centre Jeunesse de Montréal, (Québec / Canada)
  • Revue Adolescence et toxicomanie, Association Nationale des Intervenants en Toxicomanie (France)
  • Revue Études et réflexions de l’Institut Régional de Travail Social de Franche Comté (France)
  • Les Entretiens de Saint-Étienne, Association AFORE (travail social), Saint-Etienne, France
  • Revue Brèves de la Société littéraire de Laval (Québec / Canada)
  • Revue du tanka francophone (Laval, Québec, Canada)